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Interview de Black Peaks – “Si nous pouvons rassembler les gens, alors nous le ferons”

L’année 2018 a été particulièrement chargée pour les anglais de Black Peaks : après une tournée européenne en première partie d’A Perfect Circle cet été, ils ont sorti leur 2e et excellent album All That Divides, puis ont enchaîné sur une nouvelle tournée européenne automnale, cette fois en tête d’affiche. A l’occasion de leur concert au Gibus, nous avons pu rencontrer le chanteur du groupe Will Gardner, qui non content d’avoir une voix pouvant concurrencer celle du “maître” Maynard James Keenan, se révèle être un personnage engagé, loquace et haut en couleur. Très détendu, jovial, Will nous accueille une bière à la main, et nous propose de faire l’interview sous la Statue de la République. Il a beaucoup de choses passionnantes à dire, alors ça vous laisse le temps d’écouter l’album,  tout en profitant de son discours sur leur musique et l’identité anglaise à l’heure du Brexit.

Salut Will, comment ça va ? Pas trop nerveux avant le concert ?
Non, pas aujourd’hui, je suis juste excité. Hier, nous avons joué dans une salle très bizarre qui ne pouvait accueillir que 50 personnes et ils ont vendu 100 tickets : on ne pouvait pas bouger. Aujourd’hui on est à Paris bordel ! C’est ma nouvelle ville préférée.

Comment s’est passée la première partie de la tournée au Royaume-Uni ?
Ah putain, c’était génial mec ! Sold-out ou presque tous les soirs. Super cool, vraiment incroyable !

Et c’était comment la tournée avec A Perfect Circle ?
C’était sensationnel ! Un peu stressant parce qu’on a pris une camionnette et on a roulé jusqu’en Suisse. Et ensuite, on a géré nous-mêmes nos déplacements entre chaque concert. Nous ne sommes que quatre, sans staff. Tu vois, avec la production et tout le reste, ça a été plutôt compliqué à gérer, mais… bon, on s’est vraiment amusés : des putains de bons moments !

Et A Perfect Circle ?
Ils étaient impressionnants. Toujours au top, ouais, géniaux.

Pour toi, une tournée, c’est plutôt faire la fiesta avec les autres groupes tous les soirs, ou rester concentré jusqu’au prochain concert ?
Plutôt la fiesta (rires) ! D’habitude, tu vois, j’ai des huiles essentielles, tout ça, et j’aime prendre soin de moi. Mais cette fois-ci, on s’éclate vraiment, on est la tête d’affiche de cette tournée. Pour l’album, on a été hyper stressés avant la sortie, mais maintenant ça y’est, les gens peuvent l’écouter et les retours sont vraiment très bons. Et partout nom de dieu ! En France, aux Pays-Bas, en Allemagne et ailleurs… c’est le pied, donc on profite. J’ai été très bon ces cinq derniers jours, j’ai fait attention à moi. Et ce soir, je suis à Paris !

Vous avez déjà joué à Paris en juin dernier. Comment était le public parisien ?
Ah phénoménal, absolument phénoménal ouais. L’Olympia merde! C’était juste furieux, je ne pense pas qu’ils s’attendaient à ce que nous soyons… nous-mêmes. À Paris en particulier, le public veut d’abord voir A Perfect Circle (rires). Tu es là presque par hasard, comme un extra pour compléter l’affiche. Et je pense que les gens ont été agréablement surpris, parce que tous les premiers rangs de l’Olympia se sont mis debout et ont applaudi à la fin. C’était foutrement incroyable !

Qu’est-ce que tu préfères ? Les petites salles de concert ou les stades ?
Les stades. Nous en avons fait beaucoup à ce jour. Alors oui, je veux jouer dans des arènes maintenant (rires). C’est plus fun, ça sonne mieux, le matériel est toujours meilleur et pour la musique, la meilleure façon pour décrire ça, c’est que… j’ai les glandes qui remuent quand tu ressens les boum boum boum boum. Et puis le son de la gratte débarque… Bam!! Oui, tu le sens vraiment dans tes burnes ! C’est ça le rock, mais ce soir ça va être génial quand même, je crois que c’est la troisième fois qu’on joue à Paris.

 

Votre 2e album est sorti il y a peine 15 jours, et tous les retours sont positifs. Les critiques affirment même que All That Divides est l’un des meilleurs albums de 2018. Vous attendiez-vous à cet accueil ?
Non, on ne l’a pas vu venir. Même si c’est l’un de mes albums préférés de l’année, je pense qu’Architects vont tout défoncer (rires). Ils vont sortir leur disque et les gens vont dire “Oh les Black Peaks sont bons mais Architects sonne mieux”. Mais tout le monde aime Architects, c’est très bien. Je suis allé à l’école avec eux. Nous avons aussi le même manager maintenant. Ça me rend très jaloux (rires).

L’album a été produit par Adrian Bushby. Comment est-ce arrivé ?
Nous avons rencontré une dizaine de producteurs différents dans toute l’Angleterre et ils sont venus nous voir et nous avons discuté sur leur manière de travailler. Et après, nous sommes allés prendre un café avec Adrian, sans connaître son pédigrée. On savait juste qu’il avait travaillé avec ce groupe, les Black Foxxes. Et nous lui avons présenté nos démos. Adrian vient d’Essex donc il est un peu cockney, tu vois, “l’anglais de base”. Il a ouvert son notepad, du genre “oh laissez-moi écouter ça… Ok, cette chanson Home, ah ouais… Fuck, c’est génial !! Et l’autre chanson là ? carrément, quel putain de riff !” . Il était tellement enthousiaste avec une telle énergie, en nous disant “Je veux vraiment faire ça, ça va être dément”. Nous étions là “oh ouais ? super”. Et puis notre manager nous a dit 2 jours plus tard “vous savez avec qui il a travaillé ? Il a produit Muse et … “
…les Foo Fighters
Oui les Foo Fighters ! Il a 2 Grammys. Et nous étions là “oh merde… OK, cool”. Mais il est exceptionnel, et brillant, il est vraiment brillant !

Quelle a été la principale contribution d’Adrian ?
L’énergie (NDLR : Will frappe en rythme sur ses genoux) ! Ouais… la positivité, la concentration et l’encouragement surtout : il nous encourageait sur tout ce que nous faisions. Chaque fois que nous n’étions pas sûrs, on lui demandait et il nous disait “c’est de la bombe putain, ne vous inquiétez pas”. Ça nous donnait juste plus confiance en ce que nous faisions. Il disait “ce truc c’est vraiment bien, mais vas-y un peu plus comme ça”. Et c’était pareil pour tous les titres qu’on amenait au studio. Ce fut parmi les deux meilleures semaines de notre vie. C’était jouissif, on s’est bien éclatés, mais tout en restant concentrés dans le même temps.

“All That Divides” a une sonorité différente de votre 1er album “Statues”. À titre personnel, je le trouve moins agressif, plus mélodique et technique. Était-ce une décision collective de sonner différemment ? Ou les chansons comportaient déjà ces changements à l’écriture ?
En fait, c’est comme ça qu’on écrit. Nous avons juste fait des jams, sans trop y penser. On procède ainsi : Joe le guitariste amène des idées de chansons. On en parle ensemble, genre “d’accord, ça semble vraiment bien. Pourquoi pas un peu plus heavy ici ?”. Et puis j’écris mes paroles par dessus. Ce n’est jamais préconçu. Mais de temps en temps, nous tentons un truc différent de notre style habituel. Donc on accorde nos grattes en “Drop A” (NDLR : Will imite un lourd son de guitare) : “Putain, ouais ça le fait !”! En fait, on connaît bien notre son à l’heure actuelle. Peut-être qu’un jour, nous ferons plus d’expérimentations comme Deftones, mais pas tout de suite.
Avez-vous fait des expérimentations sur cet album ?
Oh oui, un bon paquet. En fait, nous avons passé beaucoup d’heures avec des pédales et tout un tas de machins : des pianos, synthés… Si tu écoutes attentivement le disque, il y a tellement d’instruments, que même si tu l’écoutes dix fois, tu entendras encore de nouveaux synthés ici et là, un synthé modulaire ou des sections de cordes. Tu as entendu parler de la Royal Shakespeare Company ? C’est une compagnie de théâtre très célèbre en Angleterre. Et pour l’album, nous avons collaboré avec l’une de leur violoniste professionnelle qui joue du violon, du violoncelle et de l’alto. Elle a enregistré une section entière de cordes pour deux chansons sur l’album.

Quelle est la signification de la pochette ?
Elle a été faite par Eva Bowan. Nous avions déjà travaillé avec elle pour le premier album. Elle interprète simplement ce que nous faisons, elle nous décrit ses idées et se met au travail. Mais cette pochette est issue d’une série de ses oeuvres. Elle est allée sur le site Web de la NASA et il y avait des photos de très haute résolution du climat sur la Terre. Elle a pris en photo ces images du désert iranien. Elle en a sélectionné une partie. Puis en a fait un collage, y a mis de la couleur et de la peinture. Mais l’image principale est toujours la même. On y voit des tourbillons de vent, de la pluie et tout ce qui va avec.
Ça parle donc de climat en gros ?
Oui, c’est très interprétatif. On aime à se dire que les gens vont regarder la pochette, et se faire leur propre lien avec la musique. Si tu regardes cette image, je pense que tu peux y voir beaucoup d’émotions et d’autres choses de ce genre.

Parlons de quelques morceaux de l’album :
Can’t Sleep : dans cette chanson, tu t’inquiètes de la montée de l’extrême droite. Quels sont les évènements ayant inspiré ce titre ?
Regarde Trump, regarde Le Pen… ouais mec, c’est dingue. “C’est terrible (NDLR : en français)”. Tant de haine, de colère, d’agressivité, de divisions…
C’est pour cela que vous avez appelé votre album All That Divides ?
Oui, bien sûr.

Slow Seas : tu parles des réfugiés ici ?
C’est incroyable comme la situation politique est merdique, quand tu vois ce qui se passe en Angleterre, en France, en Hollande… D’un côté, on bombarde la Syrie, alors les réfugiés syriens ont besoin d’un endroit où aller. De l’autre côté, la plupart de nos pays occidentaux leur disent “non” ! Et beaucoup d’entre eux atterrissent ici à Paris. Même si je n’ai pas parlé aux parisiens, je sais que certaines personnes vont dire “on devrait les aider davantage”. D’autres vont dire “non, ils doivent se débrouiller seuls”. C’est tellement compliqué. En Angleterre, c’est très hypocrite. La presse de droite, les journaux fascistes en Angleterre influencent les gens. Il y a le Sun et le Star, et voilà le schéma : pendant une semaine, ils vont appeler aux bombardements du genre “Fuck Daech ! Fuck la Syrie ! Bombardons-les”. Et deux semaines plus tard, en parlant des réfugiés syriens, ils disent : “Rien à foutre de ces gens, laissons-les se débrouiller”. Dans Slow Seas, le refrain s’interroge sur la manière d’aider ces réfugiés. Je pose des questions auxquelles je n’ai pas de réponses. Mais je trouve certaines réactions particulièrement révoltantes. Il n’y a pas de bienveillance chez eux.

Les paroles de Home sont un peu mélancoliques. Tu avais le mal du pays quand tu l’as composée ?
En fait, au moment du Brexit, nous étions en Allemagne, nous revenions du Danemark. Pour être honnête, je n’avais pas le mal du pays, j’avais plutôt l’impression d’être dégoûté par mon pays.
Donc, c’est l’inverse alors ? tu ne voulais pas rentrer à la maison ?
Si, je voulais rentrer chez moi, pour comprendre ce qui s’était passé. J’étais dégoûté. Nous nous demandions “c’est quoi être anglais ?” Et nous nous sentons particulièrement européens dans le groupe : l’Angleterre c’est en Europe ! Tu peux arrêter de commercer avec l’UE, mais tu es toujours européen bordel ! On n’est pas séparés. Quand nous étions en République Tchèque et en Allemagne, beaucoup de gens étaient très sarcastiques ou en colère. Ils nous disaient “- Oh vous êtes anglais. Adieu alors ! – ok, ok, très drôle… “
Les gens se moquaient de vous à cause du Brexit ?
Ouais, et on leur disait : “Hé, premièrement, ce n’est pas ce que nous avons voté. Et deuxièmement, vous ne pouvez pas comprendre.” Parce qu’il y a eu tant de mensonges pendant la campagne… Tu sais ce qu’ils ont promis aux gens ? “Quand nous quitterons l’UE, nous investirons 350 milliards de livres par semaine dans le NHS (le système de santé anglais). Chaque semaine, on le fera !”. Des millions de gens se disent : “Si c’est comme ça, alors oui bien sûr !” . Et puis le lendemain du vote pour le Brexit, ces mêmes personnes disent : “Oh non, ce n’est pas possible en réalité. On ne peut pas faire ça”.
Tu penses que les fake news ont provoqué le Brexit ?
Non, ce ne sont pas les Fake News, c’est l’extrême droite qui a amené le Brexit. Avec eux, tout n’est qu’inventions et propagande. Ils utilisent les mêmes ficelles que les fascistes des années 30 : c’est la même merde. Des promesses que tu n’es pas obligées de tenir. De son côté, la presse de gauche est différente. Parce qu’elle prône plutôt des valeurs comme la compassion ou la foi en l’humanité. Enfin bon… Au moins je dis ça sous cette foutue statue révolutionnaire (rires).

Quelle est la signification d’Eternal Light ? Quand tu écris “rouge, blanc et bleu”, tu parles du drapeau américain ?
Mais pas seulement. Si tu y réfléchis un peu, il y a aussi le drapeau de l’Angleterre… et le drapeau français. Quand je chante “honte à vous”, je parle de la façon dont les populations de nos pays ont été dirigées. Ça parle surtout d’éducation. Ouais, il n’y a pas que l’Amérique de concernée. Nos peuples sont devenus ignorants.

Mais il y a quand même un discours plus positif sur d’autres titres, comme dans Aether, où tu chantes “Can you believe how we turned something so dark into so bright?”. Donc, il reste peut-être de l’espoir malgré tout ?
Oui, c’est tout à fait ça. Je ne pose que des questions. Le thème d’Aether, c’est le dialogue, et la volonté de s’orienter vers un meilleur avenir… ensemble. Ne pas s’angoisser pendant les six minutes du titre, juste se sentir connecté.

Will, tu es très doué pour moduler ta voix, et passer instantanément du chant clair aux hurlements. Ça semble tellement facile quand je t’écoute. Quel est ton secret ?
J’ai commencé à chanter à l’âge de cinq ans et on m’a donné de nombreux cours de chant. Puis, je me suis beaucoup entraîné pendant de nombreuses années. J’ai l’habitude d’entraîner ma voix comme un instrument. Alors mec, le secret c’est de passer 4 heures allongées à chanter “la la la la la la laaaaa” et tout le reste (rires). Non, malheureusement, il n’y a pas de magie.

Quels sont vos projets après cette tournée ?
Nous avons un gros truc à venir en janvier (NDLR Spoiler : aux dernières nouvelles, une tournée anglaise avec Enter Shiraki). Moi, je vais aller en Inde, me mettre à la religion (rires). Peut-être en profiter un peu pour faire du tourisme musical ? J’aime beaucoup le rythme indien, c’est très intéressant.

Quels sont vos objectifs pour l’avenir du groupe ?
Le même truc, mais toujours plus. Atteindre plus de gens et les aider avec notre musique. Faire en sorte que ces personnes se sentent bien et diffuser un message positif contre le racisme, l’homophobie, la xénophobie, la transphobie, toutes ces conneries… Si nous pouvons rassembler les gens, alors nous le ferons.

 

Entretien réalisé le 23/10/2018 par Poisontheseb et Sebastian Ervi,
Crédits photos : Sebastian Ervi.

Un très grand merci à Will de Black Peaks ainsi qu’à Élodie et Charles de Himmedia pour l’organisation.

 

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