Ces dernières semaines ont eu un parfum assez particulier : deux albums de deux de mes groupes fétiches sont venus se télescoper presque simultanément. D’un côté, le nouveau LP d’Elder, figure de proue d’un stoner psychédélique en constante mutation ; de l’autre, le retour inespéré de Boards of Canada, après treize ans de silence. Une conjonction presque irréelle, qui installe un mood contemplatif et légèrement hors du temps, parfaitement en phase avec l’approche de l’été.
Avec Through Zero, Elder signe un album particulièrement convaincant, surtout après un Innate Passage (2022) qui, sans être faible, semblait parfois moins marquant dans son inspiration. Enregistré à Berlin sur plusieurs mois, entre deux tournées en 2025, ce nouvel opus marque aussi une étape importante dans le processus créatif du groupe : pour la première fois, ils en assurent eux-mêmes la production, épaulés au mix par leur fidèle collaborateur Richard Behrens.
Musicalement, on retrouve immédiatement ce qui fait la singularité d’Elder : une capacité rare à conjuguer densité et lisibilité. Les compositions, longues et évolutives, s’articulent comme de véritables paysages sonores, alternant montées progressives, ruptures subtiles et décharges de riffs massifs. Dès le début du disque, Elder nous envoie dans les étoiles avec un Sigil to Ruin très progressif ; une belle invitation à la médiation. On le comprend vite : malgré ses compétences exceptionnelles, le groupe ne cherche plus à impressionner frontalement, mais à installer des états — et c’est là que Through Zero se distingue.
L’une des évolutions les plus notables réside dans l’intégration plus affirmée des textures électroniques. Loin d’être un petit gadget athmosphérique, cet apport enrichit la palette émotionnelle du groupe et ouvre des espaces de respiration presque cosmiques. Si Innate Passage avait déjà amorcé cette évolution, Through Zero pousse en effet encore plus loin l’intégration des claviers et des textures électroniques. Des morceaux comme « Capture/Release », « Strata » ou « Sight Unseen » développent une dimension cosmique qui rappelle autant le krautrock allemand que certaines explorations psychédéliques des années 1970. Des morceaux comme “Strata” ou “Sight Unseen” illustrent parfaitement cette dimension : nappes synthétiques, rythmiques motoriques et guitare flottante y cohabitent dans une forme d’apesanteur maîtrisée. Cela a toujours été une des plus grandes forces du groupe : proposer une progression naturelle dans ses compositions, sans rupture forcée. Tout s’enchaine avec élégance, sans jamais être chiant ou prétentieux.
Sur “Sight Unseen”, l’influence du krautrock est particulièrement palpable, convoquant explicitement l’héritage de NEU! et faisant écho à l’EP The Gold & Silver Sessions (2019), où le groupe explorait déjà ces territoires plus répétitifs et hypnotiques. Cette filiation, assumée, donne lieu à certains des moments les plus immersifs de l’album.
On pourrait toutefois reprocher à Elder une certaine tendance à recycler ses propres motifs — certaines progressions harmoniques ou constructions rythmiques évoquent des terrains déjà balisés dans leur discographie récente (notamment Omen et le sus-nommé The Gold & Silver Sessions) . Mais cette impression de redite reste relative, tant l’écriture demeure maîtrisée et le sens du détail impressionnant.
Au final, Through Zero est un album d’équilibre : entre puissance et contemplation, entre organicité rock et dérives électroniques, entre fidélité à une identité forte et ouverture vers de nouveaux horizons. Un disque qui ne cherche pas à révolutionner la formule d’Elder, mais à l’affiner — et qui, ce faisant, confirme le groupe comme l’un des plus passionnants de la scène heavy psych contemporaine.



