Treize ans après Tomorrow’s Harvest, le retour de Boards of Canada n’est pas simplement un événement : c’est une réapparition messianique. Le duo écossais, formé par les frères Michael Sandison et Marcus Eoin, reste l’une des entités les plus séminales et insaisissables de la musique électronique. Affilié au mythique label Warp Records, le groupe a profondément marqué la scène des années 90 et 2000, aux côtés d’artistes comme Autechre ou Aphex Twin, en développant une esthétique immédiatement identifiable : textures analogiques, nostalgie trouble, mélodies enfantines corrompues, et fascination pour les artefacts culturels du passé.
Leur influence est aujourd’hui considérable, sans doute davantage que leurs autres copains de Warp. Des scènes lo-fi hip-hop à l’ambient contemporaine, jusqu’à certaines formes de pop expérimentale (je pense notamment à la géniale Oklou), beaucoup doivent à cette manière unique de manipuler la mémoire sonore. Chez Boards of Canada, le passé n’est jamais simplement évoqué : il est déconstruit, recomposé, comme s’il provenait d’une archive endommagée, à la fois familière et inquiétante — une forme d’Unheimlich musical particulièrement marquante.
Avec Inferno, le duo opère un glissement subtil mais décisif. Là où leurs précédents travaux — avec pour aboutissement presque logique Tomorrow’s Harvest — semblaient fouiller les ruines d’un futur imaginé dans les années 70, nourri de documentaires éducatifs, de psychédélisme et de techno-optimisme, ce nouvel album s’ancre davantage dans le présent, et c’est précisément ce qui le rend profondément dérangeant.
Le son est plus net, plus défini, et si les nappes analogiques, les voix filtrées et les motifs répétitifs persistent, quelque chose a changé : la distance nostalgique s’est réduite. Les visions que Boards of Canada esquissaient autrefois comme des prophéties — une société en délitement, une perte de repères, une contamination du réel par des logiques irrationnelles — semblent ici pleinement réalisées. Inferno n’est plus une anticipation, c’est un constat.
Certains morceaux incarnent particulièrement bien cette bascule. Le single « Prophecy At 1420 MHz », qui ouvre l’album après un logo sonore caractéristique du groupe, affiche immédiatement cette mutation : un son plus clair, presque plus défini, moins “dégradé” qu’auparavant— comme si le voile nostalgique s’était dissipé. Et pourtant, le propos n’a jamais été aussi menaçant. Ce signal capté à 1420 MHz — fréquence associée à l’hydrogène et donc à la recherche de vie extraterrestre — n’a rien d’une promesse : il annonce au contraire une forme de désillusion cosmique. Cette tension doit beaucoup à l’usage plus marqué des boîtes à rythme, plus sèches, plus présentes, qui ancrent le morceau dans une temporalité plus immédiate, presque physique.
« Hydrogen Helium Lithium Leviathan » prolonge cette veine, en hybridant imaginaire scientifique et mythologique. Le titre lui-même juxtapose les éléments fondamentaux de l’univers et une figure monstrueuse, comme si la connaissance ultime débouchait sur une forme d’effroi archaïque.
Avec « Age of Capricorn » puis « Father and Son », le disque opère un glissement plus explicitement politique et anthropologique. Boards of Canada semble y suggérer que face à l’indifférence du cosmos — ou à l’effondrement des grands récits rationnels — l’humanité se replie vers des structures identitaires. « Naraka », sans doute le morceau le plus immédiatement mémorable de l’album, pousse cette logique plus loin encore. Sa dimension incantatoire, avec une psalmodie à la gloire d’Are Krishna, installe une transe, à mi-chemin entre extase et aliénation. C’est peut-être là que le groupe se rapproche le plus d’une forme de “tube”, tout en restant profondément dérangeant.
Enfin, la dernière partie de l’album — « All Reason Departs », « Arena Americanada », « I Saw Through Platonia » — s’enfonce dans une forme de désagrégation de la conscience. Les structures se fragmentent, les motifs se dissolvent, comme si toute rationalité finissait par céder. Boards of Canada ne se contente plus d’évoquer la fin d’un monde : il en met en scène l’expérience subjective, jusqu’à une forme d’extinction perceptive.
Le véritable coup de génie de Boards of Canada tient dans cette capacité à évoluer sans jamais renoncer à leur singularité. Après avoir exploré les strates du passé, ils se positionnent désormais comme des observateurs lucides — et particulièrement pessimistes — du présent. Inferno agit ainsi comme un révélateur : celui d’un monde saturé de signaux contradictoires, où la vérité se dissout dans les fake-news et où les imaginaires régressifs reprennent le dessus.
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Tracklist
- Introit
- Prophecy At 1420 MHz
- Hydrogen Helium Lithium Leviathan
- Age Of Capricorn
- Father And Son
- Somewhere Right Now In The Future
- Naraka
- Acts Of Magic
- Memory Death
- The Word Becomes Flesh
- Into The Magic Land
- Blood In The Labyrinth
- Deep Time
- All Reason Departs
- Arena Americanada
- The Process
- You Retreat In Time And Space
- I Saw Through Platonia


