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Dennis Lyxzén (Refused) – “L’art devrait refléter son époque”

Le groupe punk mythique suédois Refused est de retour sur le devant de la scène. Revenus de chez les morts en 2012, ils ont enchaîné les tournées (dont un passage au dernier Hellfest), et ont également participé à la bande-son de Cyberpunk 2077, l’un des jeux vidéo les plus attendus de 2020. À l’occasion de la sortie de leur 5e album, War Music, nous avons interviewé le chanteur leader du groupe Dennis Lyxzén. Rencontre avec une légende détendue, affable mais toujours sincère et engagée.

Seb – Où avez-vous enregistré l’album War Music ?
Dennis – Un peu partout. En fait, nous avons fait la plupart des enregistrements en Suède, à Stockholm avec des amis. Et puis une bonne partie sur l’île de Gotland. Notre guitariste vit là-bas et il vient d’avoir un enfant. Ça lui permettait de rentrer chez lui tous les soirs. David 1 et Kris 2 ont produit l’enregistrement. C’était plutôt un enregistrement DIY comparé au dernier disque, Freedom, où nous sommes allés en Amérique. Cela s’est fait dans quatre ou cinq studios différents.

Maggy – Cela ne vous a pas compliqué la tâche pour le suivi de l’album ?
Dennis – Oui, c’était parfois un peu le bordel (rires). Mais tout le monde est très occupé. Au cours des deux dernières années, les membres du groupe ont eu trois nouveaux enfants. J’ai un autre groupe et Mattias 3 compose pour le cinéma. David est à Los Angeles, il écrit de la musique pour des artistes pop. Et Kris est un directeur d’opéra. Parfois, c’était un peu frustrant de se dire “bon, est-ce que ça, c’est fait?”. Mais au bout du compte, le disque a fini par sortir. Je pense qu’il est excellent et que c’était un mal nécessaire, si cela a un intérêt de dire ça (rires)…

Seb – Qui a fait la pochette?
Dennis – C’est Hugo Sundkvist. Cela fait longtemps que je travaille avec lui, depuis le premier disque de The (International) Noise Conspiracy, et c’est toujours un plaisir. Il est un peu trop cher pour la plupart de mes projets. Mais pour le dernier Refused, j’en ai parlé aux autres membres et ils ont accepté.

Seb – Et que représente-t-elle ?
Dennis – En tant qu’artiste, vous voulez que la pochette représente ce que vous essayez de produire. Le disque est très violent, agressif et nous voulions en quelque sorte que cela ressorte dans l’imagerie, tout autant que l’idée de chaos dans nos paroles.

Maggy – Oui, c’est vraiment représentatif de votre musique, vraiment très sombre
Dennis – C’est notre objectif : vous faire réagir. On veut que les gens se disent “Wow ! Ces mecs là ne rigolent pas”. C’est ce que nous voulons faire depuis le début. L’art devrait refléter son époque. C’est toujours ce que nous allons voulu faire, se dire ”c’est comme ça que nous percevons ce qui se passe autour de nous”. Nous avons fait écouter à Hugo notre musique pour qu’il puisse s’en imprégner. Puis il a proposé un collage, assez chaotique. Il nous a dit “c’est ce que je ressens quand j’entends la musique”.

Maggy – c’est assez rare aujourd’hui pour un groupe d’être engagé. À l’exception des Prophets of Rage, qui l’ont fait au moment de l’élection de Trump. A notre époque, on ne retrouve plus de groupes engagés comme dans les années 60 et 70. Personne ne se dresse vraiment contre la guerre en Syrie par exemple…
Dennis – Je pense qu’il y a plusieurs problématiques entremêlées. Comme tu l’as dit, même dans les années 50, la scène musicale folklorique pouvait coïncider avec un mouvement des droits de la personne et certains mouvements politiques. Une musique qui devient alors la bande son de son époque… Mais depuis le 11 septembre, cela a changé. Au début des années 2000, il y avait un mouvement anti-mondialisation, une scène de protestation à Göteborg comme à Seattle. Et un tas de groupes gravitant autour. Avec mon vieux groupe, The (International) Noise Conspiracy, nous avions joué lors d’une manifestation à Göteborg. Et ce mouvement politique s’est éteint après la deuxième guerre d’Irak. Et depuis lors, nous n’avons pas eu de mouvement politique qui coïncide avec un mouvement musical. De plus, les réseaux sociaux sont apparus. Nous avons une toute nouvelle façon de consommer de la musique, et d’interagir avec les artistes. Pour les jeunes artistes, c’est très difficile de parler de politique. Si vous parlez de politique, les gens vous attaqueront à gauche comme à droite, et vous perdrez vos fans. Mais c’est déjà assez difficile d’être un musicien et de vivre de sa musique, sans être radical et politique. Pour nous, c’est différent, on en parle depuis presque 30 ans et on sait dans quoi on s’embarque. Nous savons qu’il y aura des réactions, que les utilisateurs de Facebook peuvent nous traiter d’imbéciles. Ça fait partie du jeu ! Avant les réseaux sociaux, nous pouvions réfléchir, et “tester” nos idées entre 2 interviews. A présent, c’est vraiment compliqué dans ce monde de médias sociaux où les gens peuvent constamment vous attaquer. C’est triste parce qu’aujourd’hui, plus que jamais, il faut parler de politique.

Maggy: Heureusement : tu es toujours là…
Dennis – Oui, il arrive un moment où tu te dis “je suis ce type”. Pour le reste de ma vie, je serai juste ce type engagé (rires) … Et l’une des choses que le capitalisme a vraiment très bien réussie est l’endoctrinement de l’idée selon laquelle il n’y a rien en dehors du capitalisme : il n’y a pas d’alternative. Mais je pense aussi que si on ne vous a jamais présenté une alternative, évidemment vous ne saurez pas qu’il en existe une. On s’en prend plein la gueule parce que nous parlons de politique ou de groupes anticapitalistes. Et un moyen facile de nous attaquer est de dire “c’est contradictoire”.

Maggy – C’est la stratégie de communication de Donald Trump
Dennis – Exactement ! lorsque les gens vous disent “Je n’ai pas à les écouter parce qu’ils ne sont pas sincères, ils vendent des t-shirts !”. C’est une façon de contrôler l’esprit des gens pour qu’ils n’aient pas à écouter notre message. C’est la même chose avec Greta Thunberg. Les gens essaient de lui trouver tous les défauts de la terre, pour la discréditer totalement. Et cela, même si elle a tout à fait raison dans ce qu’elle dit. Je pense que c’est une manière très dangereuse de voir le monde. Nous vivons dans la contradiction, nous sommes contradictoires, chacun de nous doit faire beaucoup de choix dans sa vie, parfois pénibles. Nous vivons dans un monde qui est…
Maggy – Plein de frustrations …
Dennis – Ouais exactement, c’est plein de frustration, de compromis. Chaque jour est un compromis.
Maggy – Je suis mariée, je sais ce que c’est (rires)
Dennis – Exactement (rires) donc tu vois ce que je veux dire ! Mais cela ne signifie pas pour autant qu’il ne faut pas critiquer notre époque. Tu peux te dire : “je trouve que ce monde est vraiment merdique” et aller quand même au cinéma ensuite. Et ce n’est pas grave parce qu’être vivant, c’est déjà une contradiction.

Seb – War Music a beaucoup de références et de citations. Faut-il voir cet album comme une sorte de livre ?
Dennis – un petit peu… C’est un livre très court alors (rires). L’un des meilleurs aspects du métier de musicien est que vous n’êtes ni journaliste, ni universitaire, ni politicien. Tu peux donc te sentir libre dans ce que tu écris. Tu peux en faire plus, exagérer… (Dennis réfléchit) Mais c’est aussi frustrant. Tu ne disposes que de trois minutes et seize lignes pour exposer une idée politique socio-économique vraiment complexe. Nous utilisons donc ces citations pour que nos auditeurs puissent mieux comprendre d’où nous venons, ce que nous voulons dire et peut-être rendre les gens curieux : “qui c’est ce mec? pourquoi y a-t-il une citation de Trotsky ici ? “. Nos ambitions sont d’intéresser les auditeurs, et avec de la chance, les éduquer un peu.

Seb – Quelle est la chanson que nous pouvons entendre au début de l’album (Rev001) ? Une chanson partisane ? Ou une chanson traditionnelle ?
Dennis – Non, c’est quelque chose que David a écrit. C’était supposé être un sample à la base.
Seb – On dirait une vieille chanson
Dennis – Ouais, je trouve ça plutôt cool que ça sonne comme une vieille chanson de protestation ou quelque chose dans ce genre…

Seb – Restons sur Rev001, votre dernier clip vidéo est une critique violente contre le mouvement NRM 4. Quelle était l’idée? Les ridiculiser en utilisant une danse burlesque?
Dennis – En partie, nous ne voulions pas les ridiculiser trop parce que si vous ridiculisez entièrement quelque chose, alors on ne le voit plus comme une menace. Et pourtant, la montée de l’extrême droite et du néo-fascisme / nazisme est un véritable problème. Cela dit, nous voulions traiter cette question de manière humoristique. Nous avons rencontré ces danseurs, qui sont phénoménaux et pas nazis ! Ils sont vraiment gentils (rires). Nous avons embauché un chorégraphe suédois célèbre qui s’est interrogé : “Je ne sais pas comment ces gens dansent? comment les fascistes dansent-ils? Et comment les faire danser sans se moquer complètement d’eux ?”. Nous voulions que ce soit une vidéo amusante mais avec un fond sérieux. En plus du néo fascisme, nous avons ajouté un peu d ‘”Homoerotica” et de burlesque car ils détestent cela. Je pense que Chris, notre guitariste, a eu une très bonne idée. Je me rappelle quand il m’a appelé “J’ai une idée pour un clip, tu vas être habillé comme Fred Astaire. Tu vas danser avec les nazis”. “Quoi?!! Ça va pas non ?!” (Rires)

Maggy – Le problème avec les néofascistes, c’est que les gens les laissent parler ou ne disent rien parce qu’ils ont complètement oublié ce qui se passe réellement quand on leur laisse une place sur l’échiquier politique.
Dennis – Les gens ont tendance à oublier comment cela s’est passé et comment cela a commencé. Un grand nombre de ces populistes ne se déclarent pas ouvertement fascistes. Tout commence par la façon dont nous nous positionnons les uns contre les autres. Et il y a plusieurs chansons dans l’album à ce sujet.

Seb – Récemment, vous avez enregistré la bande-son du jeu vidéo Cyberpunk 2077. Comment est-ce arrivé ?
Dennis – Ils m’ont contacté sur Instagram, ce qui est vraiment dingue. C’est une entreprise avec des millions de dollars. Et quelqu’un m’a simplement écrit en message privé : “Hé, est-ce que tu veux chanter sur Cyberpunk?”. J’étais du genre “Je ne sais pas ? Qu’est-ce que cela signifie ?”.
Seb – Le jeu vidéo est une grosse industrie comparé à Refused, c’est contradictoire en quelque sorte, comme tu l’as dit auparavant ?
Dennis – Ce sont eux qui sont venus nous chercher. Dans le jeu, il y a ce groupe appelé Samurai. Ils voulaient un groupe pour ça. Ils m’ont demandé si je voulais chanter. J’ai accepté, puis ils sont revenus vers moi : “Peut-être que Refused pourrait le faire au complet ?” Nous avons donc fini par faire la bande-son ensemble. C’était une expérience très sympa. Rien à voir avec les deux ans d’enregistrement du dernier disque. Ça n’a duré que deux semaines. Ici, nous écrivions du point de vue d’une personne différente, avec un Polonais. C’était un compositeur et il nous disait “Oh, tu ne peux pas utiliser ces mots, ça n’existe pas dans le futur. Non, ce n’est pas pertinent pour Cyberpunk”. Nous ne comprenions pas toujours. Cyberpunk, c’est comme une idéologie, nous devions donc en savoir plus. Nous avons enregistré plusieurs morceaux. Il y a aussi quelques chutes d’album de Refused. Et puis le compositeur de CD Projekt RED a écrit un tas de riffs, basés sur notre sonorité. Tout faire en deux semaines seulement, ce n’est vraiment pas notre style !

Seb – Es-tu un fan de jeux vidéo?
Dennis –
Non, du tout. Je n’y connaissais rien. Lorsque nous avons enregistré les voix, mon frère cadet y a participé. Et comme c’est un gamer, il disait “C’est tellement génial. Quand pourrais-je poster à ce sujet?“. Mais ouais, les gens sont vraiment excités à l’idée de ce jeu.

Seb – Dernière question à propos de votre prochaine tournée. Vous revenez à Paris le 8 novembre avec Thrice. Connaissez-vous déjà le groupe?
Dennis –
Non, The (International) Noise Conspiracy a joué avec eux une fois en 2000 et je ne les ai pas rencontrés personnellement. Cela risque d’être intéressant. Je pense que ça va être une bonne tournée. Tout le monde est très partant.

Interview réalisée par Maggy May et Poison The Seb à Paris le 17/09/19
Tack så mycket Dennis !! Un grand merci aussi à Olivier et Roger de Replica Promotion

Crédits Photos : les magnifiques photos ont été prises par Mariexxme, photographe spécialiste de la scène rock underground. Le 28 novembre prochain, elle sort un recueil de photos prises dans les backstages, avec que du beau monde : The Melvins, Trail Of Dead, TY Segall, Converge, Coilguns…
Le tout se réserve ici et on vous le recommande chaudement : https://flowerskull.bigcartel.com/product/fly-on-the-wall-backstage-presale-shipping-november-28th-2019
La talentueuse Mariexxme a également une expo à venir en mars 2020.

1. David Sandström, batteur du groupe

2. Kristofer Steen, guitariste de Refused

3. Mattias Bärjed, autre guitariste de Refused

4. NRM : parti d’extrême droite suédois

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