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Interview de Romain Humeau (Eiffel) : il n’y a pas de progrès dans l’art, uniquement des transformations

Qu’il progresse en solo ou sous le nom d’Eiffel, Romain Humeau affiche une inébranlable passion. Non content d’être un musicien prolixe et un parolier talentueux, l’artiste est de plus incroyablement attachant.  A quelques semaines de la sortie de Stupor Machine, sixième disque du groupe, ce dernier a pris le temps de nous faire quelques confidences.

Le dernier disque d’Eiffel date de 2012. La tournée avait été longue et l’envie de faire une pause apparaissait à l’époque presque inévitable. Pour autant, pensais-tu laisser filer presque sept années avant de repartir sur le projet d’un album avec le groupe ?

Aucun temps de pause n’avait été évoqué. La seule chose que nous savions était qu’il s’agissait bien d’une pause et non pas d’un arrêt, comme nous avons parfois pu lire ou entendre. Toujours est-il que ce hiatus devait être plus court à l’origine, mais j’ai eu pas mal de soucis avec l’ancienne équipe de Pias sur les trois albums solo que j’ai sorti entre temps – Vendredi ou les limbes du Pacifique , Mousquetaire #1 et Mousquetaire #2 -. Mousquetaire devait sortir sous la forme d’un double-album, mais Pias n’a pas tenu l’engagement de sortir tout d’un coup et nous avons dû monter un nouveau label pour sortir le second volume.

Tu as en effet été particulièrement actif ces dernières années. En quoi tes travaux en solo ont nourri l’envie de repartir sur un album estampillé Eiffel ?

Il s’agit de la période la plus prolifique et active de ma vie de musicien, même si elle n’a quasiment pas été médiatisée. J’ai sorti trois albums, mais j’ai aussi écrit quelques titres pour Bernard Lavilliers, réalisé sept chansons pour son Baron Samedi, la totalité de Acoustique et deux morceaux pour 5 minutes au Paradis. Il y avait, à la fin de la tournée Foule Monstre d’Eiffel, une lassitude en ce qui concerne les sonorités et le fait que le concept soit « rock ou pas ».  Comme j’écoute un peu de tout et que je ne me suis jamais considéré comme un rockeur devant absolument ne faire que ça, je suis allé voir ailleurs. Idem pour Nicolas Courret, Nicolas Bonnière et Estelle Humeau. Par contre, nous nous sommes toujours sentis bien ensemble. Il y a un moment où il nous fallait trouver un point de rencontre. C’est venu avec les chansons que j’ai écrites pour Stupor Machine. Ce sont des morceaux que j’ai absolument pensés pour Eiffel, ce qui est pour être honnête, la première fois. Je me suis dit qu’Eiffel était un groupe de pop avec deux guitares, une basse, une batterie, une voix et des chœurs et qu’outre quelques overdubs de piano et de synthétiseurs en studio, il fallait utiliser ce matériau tel quel, sans tenter de penser à plus ni intervenants extérieurs. Les chansons ont bien plu au groupe et nous avons commencé à enregistrer il y a un peu plus d’un an au Black Box Studio à Angers, pendant ma tournée Mousquetaire #2. J’ai ramené les bandes chez moi au Studio des Romanos et j’ai enchainé avec quasiment huit mois de gestation, prod, edit, overdubs, prises voix etc. Le but était d’utiliser ce vieux matériau qu’est le son du rock pour tenter d’en faire autre chose. Quelque chose de profondément ancré dans « l’air du temps ». Pas celui de la branchitude, mais celui de la désespérance.

Foule Monstre laissait entrapercevoir un nouveau visage du groupe, plus enclin à expérimenter, à s’amuser avec les sons, à sortir du carcan rock. Ce nouveau disque semble pour sa part retrouver l’urgence et le côté un peu brut d’un Tandoori…

C’est Canada Dry : à première vue, en son, il est quasiment fait pour sonner comme nos premières chansons, et en même temps il affiche un propos harmonique et textuel que ne contient aucun autre album d’Eiffel. Pour nous, le renouvellement ou la modernité ne passent pas par l’outil mais par la manière dont on s’en sert. Ici, nous avons utilisé un vieil outil pour essayer de faire surgir du neuf. Maintenant, si l’on compare Foule Monstre qui effectivement contenait énormément d’éléments externes au groupe – Boom Machine, synthés, séquenceurs, arpégiators – et Stupor Machine qui sonne plus « back to basics », il n’y a pas plus ou moins de trouvailles dans l’un ou dans l’autre. Nous employons pour les deux albums des outils assez vieux : la guitare électrique a 70 ans et les synthétiseurs 55 ans. Tout le monde n’utilise que de vieux procédés.  Il y a encore pas mal de décérébrés dans les médias pour nous pondre qu’un artiste ou un groupe serait moderne parce qu’il fait usage de samples, de boucles et des MS 20. Ça ne sera jamais cela qui engendrera la modernité mais les éventuelles émotions que l’ont crée avec les instruments. Pardon, mais nous faisons bien la différence entre Christine and the Queens et Michael Jackson ou Gorillaz.  A noter que le sampling c’est par exemple le mellotron de Strawberryfield Forever. Le principe n’est pas tout neuf.  Quand j’étais gamin au conservatoire de Toulouse, un des premiers truc que j’ai appris en Histoire de l’Art était qu’il n’y avait pas de progrès dans l’art, mais des transformations. Je crois en ça plus que tout, et c’est une raison pour lesquelles je continue. Depuis les trois Viennois et la musique sérielle, début du siècle dernier, je ne suis pas sûr qu’un nouveau langage musical n’ait vraiment émergé.

Tes deux disques en solo t’ont offert l’opportunité d’exprimer de nouvelles envies en matière de composition, avec peut-être une pression moins importante que si tu écrivais pour un disque d’Eiffel. J’ai le sentiment que cette liberté que tu as réussi à t’octroyer avec tes réalisations en solo a offert un nouveau souffle au groupe, dans le sens ou certains morceaux très rock de ce Stupor Machine n’auraient pas forcément été si évidents à l’époque de Foule Monstre. Le communiqué de presse fourni avec le disque précise pourtant que tu as composé Mousquetaire #2 en parallèle de ce sixième album d’Eiffel. N’est-ce pas un peu schizophrénique comme processus créatif ?

C’est totalement schizophrénique. C’est comme l’amour, l’appétit vient en mangeant. Écrire une chanson me donne souvent l’envie furieuse d’en écrire une nouvelle, et ainsi de suite. Il y a eu un petit déclic pendant l’écriture de Mousquetaire #2, au moment de la confection de la chanson « Nyypon Cheese Cake ». Je dirai que cette compo est un peu la « maison mère » de toutes les chansons de Stupor Machine, hormis « Chasse Spleen », « Chocho » et « Gravelines ». Le pessimisme, l’angoisse, la mort imminente que l’on retrouve à chaque recoin de Stupor Machine m’ont été soufflés par ce fameux Cheese Cake. Sur scène, dans cette même chanson, je me suis amusé à chanter une partie du texte de « Miragine », future chanson d’Eiffel. Il y avait instinctivement deux buts à cela : montrer aux fans avertis que jamais je ne laisserai tomber mes poupées russes et bien faire savoir à qui veut, notamment aux médias, que je n’étais pas dupe sur leur désintérêt pour mon projet solo alors qu’ils reviendraient baver dés qu’un nouvel Eiffel sortirait. Et bien ces soirs-là, je laissais à la nuit la primeur d’un nouvel Eiffel sans qu’ils le sachent. Tout ceci ne pèse que dalle. Pour moi, il n’y a que le regard fou d’une femme ou d’un homme qui aime ta chanson qui prime, le reste c’est vent sous la bite. D’un autre point de vue, je pense qu’écrire 30 chansons par an quand on prétend être auteur-compositeur, c’est la moindre des choses. C’est aussi éviter de se foutre de la gueule des gens. Attention, quand je dis 30, c’est peut-être pour 15 autres jetées à la poubelles. Mais effectivement, le déclinant business de l’industrie du disque marche étonnamment sur 10 chansons, dont la moitié sont souvent des faire valoir, exploitées pendant deux ou trois ans. Je reste émerveillé par ce qu’on fait les Beatles, Brassens, Damon Albarn, David Bowie, Brel, XTC, Prince ou Franck Black : des choses magnifiques, de qualité et quantité !  Et je suis de ceux qui pensent que la quantité peut parfois engendrer la qualité parce que armes aiguisées, muscles chauds. Si Sexton joue si bien au rugby, n’est-ce pas qu’il reste tendu comme un arc ? Il n’y a pas moins de pression quand je fais un disque solo que quand on en fait un avec Eiffel.

Stupor Machine n’est pas souhaité comme un album concept. Il est cependant traversé par une vision pessimiste, noire, peut-être paranoïaque de nos modes de vie et de l’avenir. Est-ce important pour toi qu’Eiffel soit le reflet de son temps, alors que Romain Humeau en solo peut se permettre d’être plus imagé, poétique ou léger ?

Je pense que le fait d’être un groupe entraîne illico le fait que je n’ai pas à dire certaines choses dans les textes d’Eiffel. Pour la cohérence de groupe, par respect, pour pas faire chier avec une certaine emphase que contient la « chose intimiste ». C’est un carcan qui me plaît. Par contre je ne ressens pas plus le besoin côté textes qu’Eiffel soit un éventuel reflet de son temps que quand il s’agit d’un album sous mon nom. Mousquetaire #2 est à mon sens, avec des chansons comme « Tabloïds », « Artichaut », « No one wins », très noir dans les thèmes que sont le suicide ou l’incarnation d’une forme de nihilisme. Le disque renferme certes côtoyant des douceurs comme « Smartly Stupid » ou du foutage de gueule à propos du rock français comme « Rock the Rockers ». Mais Stupor Machine, même s’il propose une petite borne comme « Manchurian Candidate », contient aussi un « Chocho » – chatte, ndlr – ou « Chasse Spleen ». Il s’agit en filigrane d’un même besoin de changer d’humeur ou de niveau émotionnel. Je crois que ce qui se transforme le plus à chaque fois dans tous ces projets, c’est la manière de « dire ». Les personnes qui « disent » ont entre temps, vécu, vieilli… Le moi d’Abricotine a bien changé comparé au moi de Stupor Machine, et tant mieux. Il n’y a rien de pire qu’un artiste qui « se ressemble » ou qui est cerné par des gens lui conseillant de « se ressembler ». Si j’atteins l’âge canonique de 90 ans, sur mon radeau et sous les probables 60 degrés annoncés, j’espère écrire la meilleure chanson que je n’ai jamais écrite. Et dans ces temps là, c’est sûr, les médias pour en parler ne seront plus les mêmes. J’aime l’idée du bon vin façonné par le temps, comme l’idée d’un impérieux tronc d’arbre. Comme je n’évolue pas dans le sport, je n’ai pas d’âge pour arrêter. On est dans le « jusqu’à ce que mort s’en suive », l’idée du sacré, d’une forme de romantisme et de mini folie. Pour moi ce qui est dingue, c’est un arc en plastoc placé sur un landau afin que maman puisse filmer bébé et le regarder sur son iPhone en temps réel. Cela me semble être d’une régression ultime.Et pas qu’une régression tout court, mais une régression bourgeoise, une des pires choses qui soient arrivées à l’humanité.

Tu m’avais annoncé à l’époque de Mousquetaire #1 que le fait de sortir le disque sous ton nom propre avait permis un certain « déblocage » en ce qui concerne l’usage de l’anglais, langue universelle de la pop et du rock.. Ce nouveau disque affiche un titre en anglais, une première pour Eiffel, et présente quelques morceaux sur lesquels tu navigues avec habilité entre les deux langues. Peut-on dire que certains texte n’auraient pas pu s’articuler de la même manière en Français ?

Tu peux le dire recta : la mélodie blues d’ « Escampette », et j’ai tenté, ne fonctionne absolument pas en français. C’était une catastrophe. Je voulais garder cette mélodie, elle en dit autant que le texte lui même donc j’ai opté pour l’anglais de facto. J’aime autant écrire en français qu’en anglais, la grande différence étant qu’il y a une langue que je suis censé mieux maîtriser que l’autre !

Le line-up d’Eiffel est resté le même, et n’a pas bougé depuis A Tout Moment. Comment expliques-tu la « solidité » de l’équipe, alors que le groupe avait connu différents changements de line-up par le passé ?

Eiffel existe depuis 21 ans. Pendant 4 ans, il y a longtemps, il y a eu une petite valse des musiciens. Je me suis toujours demandé pourquoi certains médias en avait fait un flamby. Je crois que la stabilité d’Eiffel depuis 2008 provient de deux faits connexes : le retour de Nicolas Courret, batteur originel du groupe, et l’arrivée de Nicolas Bonnière, qui de part sa personnalité et sa droiture a rendu le socle qu’Estelle et moi formons encore plus solide.

Ce nouveau disque sort sur le label Pias, alors qu’il me semblait que ton propre label Seed Bombs avait été monté afin de porter tes productions en solo et celles d’Eiffel…

Rien n’a changé. Seed Bomb sMusic est destiné à sortir tous les projets que je porterai dans le futur. Nous ne sommes pas retournés chez Pias, nous leurs devions juste un dernier album avec Eiffel, alors que je n’avais plus d’albums solo signés en contrat chez eux.  Il y a eu pas mal de friture sur la ligne avec l’ancienne équipe, mais je dois dire que la nouvelle, plus jeune, plus bosseuse et encline à trouver de nouvelles formes de travail me remet un peu de baume au cœur. Et ce, même si les temps sont très très durs pour les artistes. Bosser avec des filles et des garçons qui ont l’âge de ma fille m’enchante absolument. Je crois en eux, et je sens qu’ils croient en nous. C’est comme un juste retour des choses, il y a énormément de « pauses », de conneries en tous genres initiées par générations qui disparaissent d’un seul coup d’un seul. Pour vivre « à l’africaine », c’est à dire avec mes parents, mes grands-parents, avec les enfants et les tous nouveaux nés, je n’ai jamais pensé appartenir à une sorte de caste pop ou rock. Je traverse le temps avec les coups du hasard. Nous n’avons jamais écouté jamais écouté ceux qui nous parlaient de « target », de public spécifique, d’audience cible et toutes cette cyber dégénérescence. Se retrouver là où nous en sommes m’excite. On peut tchatcher, j’ai parfois l’impression d’être en soirée avec les potes de ma fille. C’est souvent dans ce genre de moment que tu réalises à quel point, en parlant, il n’y en pas un qui en sait plus que l’autre.  Comme, en ce qui me concerne, ce n’est pas maintenant que je vais m’arrêter, d’une part parce que je j’ai trois albums et dix folies d’avance mais aussi parce que je loge mon orgueil à un endroit assez difficile à déloger, je ne regarde pas « ce qui se fait » en matière de business depuis que tout est plus ou moins fake. Et la bonne nouvelle, c’est qu’Estelle, ma compagne, est d’une autre manière exactement comme cela aussi. Seed Bombs Music est un gros gros sujet pour nous. Nous savons que c’est une nécessité, pas une envie. D’ici peu, il n’y aura plus de labels. C’est balèze, on a besoin d’aide et de connaissances, on cherche et on va y arriver. A l’heure actuelle, tout le monde se renifle le postérieur pour savoir qui va racheter l’autre pour faire du data avec le back catalogue. Il ne va rester que les deux grosses majors que vous connaissez qui après avoir fait copains-copains avec le gafa, vont faire coquins-coquins avec Netflix ou autres. Tout converge vers cela avec un contrat imaginable à 99,999999999 puissants et 0,0000001 artistes . On peut sortir de ça, il faut juste arrêter de se plaindre et dire merde.

Mousquetaire : B-Sides et Mousquetaire : live étaient annoncés dans la foulée du volume #2, tout comme un « film live » d’Eiffel. Ces différents projets restent-ils d’actualité ?

Définitivement, oui ! Eiffel, le film pourrait sortir vers septembre 2019. Mille milliards de dollars – Mousquetaire Bsides – vers fin 2019, mais sans organisation de tournée puisque nous serons sur la route avec Eiffel. Je prévois également deux autres solo par la suite.

La tournée devrait démarrer prochainement. Être rock en France et enchaîner les dates est de plus en plus compliqué. Tu avais de mémoire publié un billet à ce sujet en 2018 lors de la tournée Mousquetaire #2. Est-ce que le fait d’avancer de nouveau avec l’étiquette Eiffel ouvre davantage de portes, ou reste-t-il complexe de monter des tournées aussi « massives » qu’il y a quelques années pour un groupe bien installé ?

Il est indéniablement un peu plus facile d’organiser une tournée pour Eiffel que pour Romain Humeau. Inutile de mentir à ce sujet. Mais ne pas se méprendre, cela reste beaucoup plus dur qu’avant. Nous sommes tous logés à la même enseigne. C’est dur pour les artistes, certes, mais tout autant pour les techniciens, les tourneurs et les programmateurs. A tel point que les programmateurs, et je les comprends, ne retrouvent plus leurs couilles sur les étagères. Quant à ceux qui voient une « merveilleuse évolution » niveau gros festivals flashy, je ne sais pas si le fait d’être rachetés par des marchands d’armes d’un côté et d’acquiescer face à des chiffres de ventes atteignant 350 000 euros pour deux heures de concert de l’autre, quand on sait qu’à d’autres ne sont proposés que 2000 pauvres euros, est une bonne nouvelle pour la démocratie.  L’indécence infuse partout , pas que dans le foot, pas qu’au niveau haut patronat, elle peut aussi être portée par de pseudo voix pop-rock gauchisantes gagnant trente fois le SMIC pour avoir écrit un tube il y a trente ans. Par contre, la musique : que c’est bon.  Je crois qu’en suis de plus en plus amoureux.

Nouvel album, Stupor Machine, disponible à compter du 26 avril.

Un grand merci à Romain ainsi qu’à Marion.

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