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Arkan : la base revient aux origines. Interview.

Et là je me rends compte que mon titre ne veut rien dire, alors je vous rassure c’est fait exprès (dah) ! Arkan. “Les fondations” en arabe. Alors oui, Arkan, c’est un peu la base. Encore plus avec cet album qui revient sur l’adolescence et l’histoire des membres du groupe. Et même de l’Histoire tout court. Alors Arkan. ça dit déjà beaucoup. Allons y pour une grande interview.

Avec Samir, bassiste du groupe, bientôt rejoint par Manu, chanteur (la voix Clear) et Guitariste.

Bon, alors allons y pour la première question rituelle, qui a sans doute encore plus de sens vu la période : est ce que ça va ?

Samir : Ouais. Bah écoutes, on fait ce qu’on peut mais on garde le moral ! C’est vrai que musicalement la période est compliquée, pour tourner, faire des concerts, ou juste de la musique…

Vous arrivez quand même à répéter, à vous voir, à jouer de la musique ?

Samir : Ah bah forcément ce n’est pas simple ! Evidemment pas de répète pendant le confinement… heureusement qu’on avait enregistré l’album bien avant. Mais du coup maintenant qu’il est sorti on aimerait le défendre sur scène, et là c’est compliqué. On espère que les concerts vont redémarrer… un jour sans doute ! Mais oui là on a envie de rejouer devant notre public, de leur présenter notre nouveau disque, notre travail, de voir comment ça sonne sur scène.

Vous avez des pistes quand même, pour jouer, remonter sur scène ?

Samir : On est un peu comme tout le monde, dans une forme d’expectative. Le milieu est frileux, tout le monde est en attente. 2020 c’est mort c’est sûr, pour 2021 c’est encore le grand flou. Et sur tous les formats : festivals, dates seules ou tournées.

Vous pouvez même pas nous annoncer quelque chose ? Une date, un festival ?

Samir : Ah ! C’est en discussion, peut-être un joli truc dans les cartons, mais pour le moment je peux rien dire à part qu’on espère que ça va se faire !

Bon alors parlons de ce qui est certain, là vous venez de sortir un nouvel album, vous l’avez enregistré quand ?

Samir : En 2018 !

Ah oui ! ça fait deux ans que c’est dans les cartons donc ?

Samir : Oui, on a pris un peu de temps sur celui là ! Le mixage et le mastering ont pris du temps, on est revenu sur le mastering, on a ajouté des choses… Puis tu sais on devait le sortir au mois de mai normalement, mais avec le Covid finalement on l’a décalé. Tu sais il y a des périodes pour sortir un album, quand tu loupes une fenêtre il faut attendre la suivante. Et c’est comme ça qu’on se retrouve avec la sortie fin octobre alors qu’elle était prévue début mai.

Et alors l’enregistrement, ça s’est passé comment ?

Samir : Là c’est du super enregistrement. On n’a pas fait ça dans un ordi dans notre coin. Non. On est allé en Suède pour enregistrer ça au Studio Fredman (studio de Prestige en Suède, où ont enregistré et joué In Flames, Powerwolf, Arch Enemy…). C’est un retour pour nous, on avait fait déjà fait 4 albums là bas, puis un enregistrement à Paris, et là pour celui là retour en Suède.

Pourquoi ce retour en Suède alors ? Vous aviez gardé un mauvais souvenir de votre enregistrement en France ?

Samir : Pas du tout, mais pour cet album là on avait besoin de plus de puissance et on savait que le Studio Fredman était ce qu’il nous fallait. Puis, pour ce projet très ambitieux, on voulait retourner travailler avec Fredrik Nordström (dirigeant célèbre du studio), car on connait ses exigences, il est habitué à notre son. On savait que ça serait mieux là bas. Au fond, il est à la fois dans le rôle du technicien et dans celui du producteur, il nous conseille, nous pousse à donner le meilleur de nous même, il a un vrai avis sur le son. Et il connait bien le nôtre vu que ça fait 4 albums qu’on fait chez lui. Pour le reste enregistrement génial : on fait tout en prise Live, toutes les pistes sont faites sur place, dans un cadre top… Alors voilà, super kif. Mais c’est une pression aussi, faut être à la hauteur du lieu ! Et ça reste un gage de qualité.

Tiens j’y pense : 4 ans depuis votre dernier album. ça ne vous manquait pas un peu le studio ? Qu’est ce que vous avez fait pendant tout ce temps ?

Samir : On a surtout fait des concerts. Puis bon, la composition de l’album a été longue. Mais si tu regardes bien : ça passe surtout vite. Album en 2016, concerts en 2017, fin 2018 on entre en studio après la composition dans l’année. On arrive vite en 2019, pour le mastering et tout, puis là le Covid.

Puis l’album est très personnel, donc j’imagine que ça demande du temps…

Samir : Ah oui ça c’est sûr ! ça a demandé beaucoup de maturation, on a vraiment pris le soin de peaufiner chaque détail, chaque son. ça prend du temps de mettre un peu de soi dans du son.

Vous êtes distribués par qui ?

Samir : Par l’autre Distrib’ ! Donc vous nous trouverez chez tous les bons disquaires.

Bon allons y dans le vif et dans le gros sujet : un album très perso qui parle de la décennie noire en Algérie. D’où vous est venue cette envie de parler de cette période, qui est en fait une période de guerre ?

Samir : Tout simplement parce que c’est notre histoire perso. A Mus et moi. On a grandi tous les deux en Algérie, à Alger. Toute notre enfance et notre adolescence, tout simplement on est né là bas ! Personnellement je ne suis arrivé en France qu’à l’âge de 25 ans. Donc on a vécu cette décennie noire en entier, là bas. Attentats, alertes à la bombe… C’est donc cette histoire qu’on a un peu racontée à travers cet album.

Du coup est ce qu’on peut revenir un peu sur ce qu’était la décennie noire pour nos lecteurs ?

Samir : Bien sûr. Difficile de faire simple et de résumer, mais si vraiment il fallait dire le tout en une phrase, ça serait une guerre entre des islamistes et le gouvernement. Au début c’était surtout ce qui représentait le pouvoir qui était attaqué : policiers, journalistes, militaires, même si parfois c’était que des appelés au service ou des intellectuels. Et petit à petit ça c’est généralisé, vers des cibles civiles, c’est parti en vrille, avec une explosion du nombre de victimes donc.

Vous racontez cette guerre ou plutôt votre vie sous les bombes, des histoires personnelles dans ce contexte ?

Samir : Nous, c’est vraiment par le côté tranche de vie, on raconte notre enfance, notre adolescence. Y’a pas de message politique ou autre. C’est vraiment ce qu’on a vécu, par le prisme de notre regard, de nos envies d’ados, de ce qui fait l’adolescence.

Adolescence qui n’a pas dû être facile dans un tel contexte !

Samir : Non c’est le moins qu’on puisse dire. Mais bon pour nous c’était la Normalité, sur le moment on était juste ados. C’est après qu’on s’est dit, mais en fait, ce n’était pas une adolescence normale quoi. C’est le relativisme doublé de l’insouciance de l’adolescence. Pour nos parents, par exemple, c’était différent. Ils avaient vécu les années 70 et 80, qui étaient bien plus cools, il y avait même un côté Peace and Love et ils voient le pays s’effondrer, nous c’était notre normalité. Bon après je dis ça mais ils avaient aussi eu la guerre d’Algérie ! Donc vraiment pas simple comme vie : la guerre, un retour au calme voire même une période faste, et retour à la guerre. Nous on voulait juste vivre quoi, jouer de la musique et tout.

C’était ma question : mais comment tu t’es mis au Metal ? Naïvement, vu de France, on a un peu l’image d’une musique qui vient du Nord, pas hyper compatible avec les cultures du Maghreb ou du monde Arabe, ne serait ce qu’à cause du Prisme de la religion. Quand on voit déjà certains intégristes ici dire qu’on fait de la musique Sataniste… Sauf que nous Christine Bouttin elle se ballade pas avec l’AK47 sous la main, or toi tu parles bien d’une décennie de guerre sur fond de fondamentalisme Islamiste. Comment on découvre le Metal en Algérie dans les années 90 ?

Samir : Ah c’est sûr. Ce n’est pas la musique populaire en Algérie. Cela dit, je vais te dire, en France non plus ce n’est pas la musique la plus vendue ou la plus populaire. C’est beaucoup moins intégré qu’en Scandinavie ou qu’en Allemagne, le Metal. Mais il faut aussi remettre le contexte. On a cette image là aujourd’hui. Mais parce qu’aujourd’hui le Metal c’est plus non plus autant sur le devant de la scène comme dans les années 90 ou 70 et qu’en même temps le contexte du monde arabe est différent. Nous dans les années 90, en sortant de 20 années de paix et de développement, on voulait juste jouer de la gratte, rencontrer des filles, monter un groupe. Comme tous les ados du monde, on s’est même pas posé la question, tient dans le coin, tout le monde n’écoute pas la même musique que nous. Puis faut un autre truc, que ça soit pour l’état ou les islamistes : nous on était Epsilon. Le reste. Le truc qui passe entre les mailles du filet, qu’ils ne connaissent ni de près ou de loin, on était dans notre coin. Et puis on restait privilégiés là bas, on n’a pas été touchés dans notre chair, des parents ou des amis oui, mais nous non, pas de blessures et tout. Dans une guerre qui a fait peut-être plus de 100 000 morts.

Et du coup tu peux nous donner une ou deux histoires, racontées dans l’album, avec le morceau associé ? Qu’on ait un exemple des tranches de vies dont tu parles

Samir : Par exemple « My Son », la vidéo avec toutes les photos sur notre Youtube. C’est quelque chose qu’à vécu Mus, une discussion qu’il a eue avec son père qui un jour l’a pris à part, et lui a dit : « mon fils, les choses commencent vraiment à chauffer et la situation commence à être dangereuse, alors maintenant je vais te dire quelque chose, écoutes moi bien : si tu entends une explosion, un bang, un bruit bizarre, tu te mets à courir, sans te retourner rien, et tu rentres à la maison ». Voilà. Sinon le morceau « Black Decade », le titre est plus explicite, mais ça raconte, sous forme de discussion, l’opposition entre l’état d’esprit de mes parents et le mien, ado à l’époque. Moi je voulais sortir, vivre ma vie, et mes parents étaient inquiets, ils me disaient de pas sortir pour éviter de prendre des risques, ce genre de choses. Bon tu me diras tous les parents disent ça à leurs enfants…

Oui enfin là ils avaient de vraies raisons !

Samir :  (Rire) Oui, carrément ! Mais encore une fois je dis ça pour remettre dans le contexte. Nous on voulait juste vivre normalement, on rêvait de sorties et tout. Enfin bon tout le monde voit ce qu’est l’adolescence !

Oui ! Les premières bières, les premières copines… enfin nous ce n’était pas sous les bombes !

Samir : Voilà : c’est la différence !

Bon, vous vous en êtes bien sortis quand même ! Du coup tu arrives en France à 25 ans pour la musique ? En mode je viens ma guitare sous le bras ?

Non pas du tout, Mus et moi, on se connait depuis des années et des années maintenant, on se connaissait déjà en Algérie, on avait déjà un groupe… Bref. On est venu pour finir des études. En fait c’est Fred le batteur du groupe, qui savait qu’on était musiciens et qui voulait lancer un projet de groupe de Metal avec des sonorités orientales, avec des gens qui avaient ce côté entre les cultures, il m’a proposé, à moi et Mus, on a dit qu’on était partants. C’était en 2005.

Et nous voilà en 2020. 15 ans avant d’aborder cette période, qui quand même à l’air d’être un gros morceau de votre expérience de la vie, pourquoi le faire maintenant ?

Samir : A la sortie du dernier album, on commençait à avoir l’envie de reprendre le chemin de la composition. Du coup on se voyait beaucoup, notamment avec Manu par exemple qui a rejoint le groupe en dernier. Et on papotait, et petit à petit, les autres membres du groupe ont commencé à nous parler de ça. Souvent on en parlait comme ça quoi, comme quelque chose de nous, avec Mus, et même parfois en tournant le truc à la dérision, avec de l’humour…

Manu nous rejoint : en fait ils mettaient une distance entre la gravité des faits, et la manière de le raconter. Ce qui est normal, c’est une manière de se protéger, d’intégrer, de pas être tout le temps dans le poids. Mais nous, malgré cette manière d’en parler, on voyait bien pour le coup la différence entre notre jeunesse et la leur. Et c’est nous, les autres membres du groupe qui avons été intrigués par ça, et on s’est dit mais en fait il faut qu’on en parle, il y a quelque chose à faire.

Et qu’est ce que ça fait du coup, pour toi, de jouer ces morceaux là ? Qui ne racontent pas ton Histoire mais qui fait de cette Histoire, une partie de l’histoire du groupe dans lequel tu joues ?

Manu : ce n’est vraiment pas facile de trouver le bon ton. Parce qu’il faut s’approprier cette expérience, qu’on le veuille ou non, même si on ne l’a pas vécue. Mais il faut aussi la transmettre, trouver comment faire sonner les textes et pas juste raconter. Et puis il faut présenter la vie de Sam et Mus, ou plus globalement l’Algérie de ces années là, à des gens qui n’ont sans doute aucune connaissance de cette période, mais aussi aux fans algériens par exemple, qui ne doivent pas se sentir trahis par les morceaux. Il y a vraiment de fines lignes de crêtes, entre le public qui a vécu ça et celui qui ne l’a pas vécu, ou juste entre le public informé et non informé, et puis entre respect, appropriation et tout. Vraiment pas facile

Mais je crois que vous vous en êtes super bien tirés !

Ensemble : on espère.

Samir : on avait envie d’une netteté dans les faits, mais ce n’était pas documentaire, donc oui il faut pas se planter dans la manière d’aborder ça. Mais il ne faut pas non plus trop en faire : ce sont des tranches de vies, et ça reste de la musique. Pas de l’Histoire.

Donc plus un côté cathartique que de mémoire ?

Samir : Sûrement ! Parler d’un problème ça aide toujours à évacuer. D’ailleurs, ok on en discute avec une certaine légèreté, mais ça reste des évènements graves… On a vécu des choses quand même difficiles. Je ne sais pas si c’est de la musico thérapie mais il y a un peu de ça.

Revenons sur le côté artistique, comment on intègre les sonorités orientales dans le metal ?

Samir : déjà on utilise le Mandale, la Darbouka…

Manu : et puis ne serait ce qu’une guitare classique mais avec des gammes orientales, ça rend tout de suite une autre couleur, une autre origine.

Ok j’entends, mais comment on trouve l’équilibre avec une mandoline quand derrière y’a une double grosse caisse bien lourde ?

C’est très simple : on refile le problème à notre mixeur et ingé son (rire) C’est pas pour rien qu’on est repartis dans un super studio.

Et sur scène du coup, on fait comment ?

Manu : déjà on est trois guitaristes, donc on peut en mettre deux sur les grattes et un dernier sur la mandoline. Et Mus a, de toutes façons, toujours une gratte classique à chaque concert.

Au fait, pourquoi chanter en Anglais et pas en Français ou même en Arabe ?

Manu : déjà parce que les chanteurs parlent pas arabe ! On fait notre cette culture, un peu en parallèle, pas le groupe, mais ce n’est pas une langue qu’on parle, c’est pas du tout ma culture d’origine à moi pour le coup ! Et puis de toute façon la langue du Metal… c’est l’Anglais. Faut pas se le cacher : en Français le Metal c’est très, très compliqué à faire sonner. Donc la limite elle est là. En arabe je ne sais pas.

Samir : on a déjà fait quelques chansons ou parties de chansons en Arabe sur nos albums précédents. Mais là on n’a pas trouvé que ça s’y prêtait forcément, ou en tout cas y’a pas eu l’inspiration, le déclic pour ça, ce n’est pas venu comme ça quoi. Au niveau de la composition.

Et alors, vous allez défendre tout ça en Algérie ?

Samir : alors pour la distribution en Algérie… C’est compliqué. En en live, on a déjà joué en Algérie, à Constantine, il y a trois ans. Et là on adorerait y retourner bien sûr. Quand les concerts seront de nouveau possibles.

En espérant que les concerts reprennent vite pour qu’on puisse aller vous voir !

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