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De 16 Horsepower à Wovenhand, sur les traces de David Eugene Edwards…

Tout commence là où les Grandes Plaines rencontrent les Rocheuses, à Denver, capitale et ville prospère du Colorado. A la confluence de ces grands espaces se rencontraient les exploitants miniers attirés par l’Ouest, et les éleveurs de bétail de l’Est, sur les territoires grignotés aux tribus Apaches, Arapahos, Cheyennes et Shoshones. En somme, une terre de flux et de reflux empreinte du syncrétisme des croyances de leurs habitants. Au début des années 90, l’économie de Mile-High City se relève peu à peu d’une période de récession engendrée par le boom pétrolier, qui dans sa profonde apathie ne laissa guère de place au mouvement punk pour s’implanter durablement dans la région. Denver n’embrassera la ferveur grunge qu’à son déclin, juste après la chute de Nirvana, et sera toujours trop éloigné de Palm Springs pour fermenter les influences jam/stoner de Kyuss dans les étendues désertiques alentours. « Denver Rock City » qui connue les premiers shows de Led Zeppelin et de Queen subie une triste extinction de voix…

Portrait de David Eugene Edwards. Une création originale d’Emmanuel Simonneau, artiste-infographiste mêlant matières brutes et travail numérique (2019)


En 1988, la rencontre de Jeffrey-Paul Norlander et de David Eugene Edwards, plus tard rejoints par Slim Cessna et le percussionniste français Jean-Yves Tola, sous le nom de The Denver Gentlemen résonnera comme l’un des groupes les plus obscurs et les plus excitants de la décennie en devenir, à l’origine du “Denver Sound”. Mêlant jazz d’avant-garde, country et gospel, le groupe ne réussira pas à condenser ses déflagrations créatives sur album. C’est seulement en 1995, puis au milieu des années 2000 que le groupe dans une morose reformation tentera de faire revivre, lors de passages bâclés en studio, l’énergie et la nostalgie qui pouvait régner dans les clubs de Denver.

Incapable de contrôler ses pulsions créatives, The Denver Gentlemen éclate en une multitude de side-projects. Slim Cessna donnera son nom, et bien plus, au Slim Cessna’s Auto Club, tandis que Jean-Yves Tola retrouve son ami Pascal Humbert, fraichement arrivé à Los Angeles, et avec lequel il avait fondé, en France, Passion Fodder quelques années auparavant. Les deux français rencontrent David Eugene Edwards, en bossant sur les décors de Roger Corman, réalisateur de films de séries b en tant que peintre et charpentier, et forment 16 Horsepower, en référence à une chanson folklorique. L’Americana rencontre les sonorités européennes, donnant une richesse et un relief incomparable à l’œuvre de 16 Horsepower. A mille lieux de la clinquante Californie, le rustique David Eugene Edwards donne ses lettres de noblesse à de vieux instruments du siècle passé, notamment un banjo de 1887 et un bandonéon de la fin du XIXe siècle, avec qui, il entretient une relation particulière.

« Je ne suis pas assez riche pour collectionner. Je n’ai que les instruments avec lesquels je joue. Mais j’aime l’artisanat. Tu ne vois plus des trucs comme ça aujourd’hui. Ou quand tu en trouves, c’est à des prix exorbitants. Ils ont été faits avec application et savoir-faire. Puis ils ont un son particulier dû à leur vieil âge. Ils se déglinguent aussi. Tu as de l’air qui s’échappe de là où il ne devrait pas. Ils vivent leur propre vie. J’aime cette conversation avec l’instrument »

David Eugene Edwards (2015)

David Eugene Edwards fait sonner son banjo d’une manière étonnamment moderne, mêlant aux sonorités country alternatives des influences folkloriques très variées. Fils de pasteur et fervent croyant, il crache ses références bibliques et sa profonde noirceur, tel un écorché vif qui aurait survécu à mille morts. La ressemblance de son timbre de voix si particulier, et la rencontre des musiques des deux continents, amènera le groupe à collaborer avec Bertrand Cantat sur une reprise du Gun Club. Les deux voix se marient à la perfection. 16 Horsepower, probablement le plus éminent groupe du Denver Sound, se sépare en 2005, suite à des divergences d’opinion et laissera derrière lui 4 albums, 2 EP et plusieurs live, d’une grande qualité. Le groupe emmène dans son sillage une scène florissante qui puise son inspiration dans les ténèbres de sonorités folk, gothique ou gospel, à l’instar de Jay Munly. Avec son groupe Munly and the Lee Lewis Harlots, le chanteur québécois installé à Denver, sublime les tourments d’une Amérique où les hommes portent un Stetson, et profondément empreinte de mysticisme.

Depuis 2002, David Eugene Edwards planche en parallèle de 16 Horsepower sur une collaboration avec Ordy Garrisson du Slim Cessna’s Auto Club, qu’ils nomment Woven Hand. A la dissolution de 16 Horsepower, le groupe dispose déjà d’une discographie prolifique : 4 albums produits en un temps record et pléthore de singles. David Eugene Edwards poursuit ses prêches torturées, mais surtout explore des sonorités plus rock, quitte à se séparer de son banjo pour les six cordes de guitares. A la lutte avec ses états d’âmes, le chanteur cristallise un premier album éponyme en quelques morceaux emblématiques : « The Good Hand », « Blue Pail Fever » ou « Ain’t No Sunshine ». Plusieurs titres seront d’ailleurs réadaptés lors d’un retour en studio précipité. En effet, sa rencontre avec Wim Vandekeybus lors d’un concert l’amène à adapter ses complaintes pour le spectacle de danse contemporaine « Blush », de la compagnie Ultima Vez. Il réitère l’expérience en 2005 avec « Puur », après avoir successivement retypographié le nom du groupe en Wovenhand au moment de la sortie d’un deuxième album original, « Consider the Birds », à la référence biblique.

Wovenhand publie en 2006 un album incontournable, « Mosaic », qui transcende l’œuvre de David Eugene Edwards avec plusieurs chefs d’œuvre. En pleine transe sur « Whinter Shaker », il dresse le portrait d’un pauvre hère demandant refuge et nourriture au prétexte de sa foi. Ses alléluias résonnent jusque dans une puissante introspection, avec « Dirty Blue », où l’homme seul face à ses chagrins semble hésiter entre le Paradis et l’Enfer. Ce qui marque sur cet album, c’est cette transe chamanique, que l’artiste choisi de retranscrire tantôt par des instrumentations très fournies, tantôt en construisant des ambiances minimalistes, rappelant les chants incantatoires amérindiens. L’artiste ne cache pas ses complexes vis-à-vis de la cause autochtone :

« Être Américain, pour moi, c’est vivre sur la propriété de quelqu’un, ou habiter chez lui. Les choses qui t’entourent, qui font partie de cet environnement, et qui constituent les lieux de ta vie, parce qu’évidemment, c’est aussi là où tu es né, tout ça a été très présent tout au long de mon évolution – les Amérindiens, l’histoire familiale, l’histoire locale. Ça ne veut pas dire que j’y suis directement mêlé, ça fait simplement partie de ma vie. D’un point de vue esthétique, et pour tout le reste, je vis chez quelqu’un d’autre. Tout ce que nous, le peuple qui avons colonisé cet endroit, avons à offrir, pour moi, c’est du pipeau. »

David Eugene Edwards (2016)

En 2008, David Eugene Edwards retrouve son ami Pascal Humbert. La dissolution de 16 Horsepower les avait éloignés, mais ils reprennent le chemin des studios pour enregistrer un album accompagnés d’un nouveau label et d’une guitare électrique. Sur « Ten Stones », Wovenhand a rarement sonné de manière aussi primaire. Edwards y professe des textes inspirés du Livre de Job, et des titres comme « Horsetail » et « The Beautiful Axe » présentent la facette la plus blues de l’œuvre. Cet essai parait épisodique puisque deux ans plus tard, Wovenhand revient chez Glitterhouse Records, le label qui accompagnait les 16 Horsepower depuis leurs premiers succès, pour enregistrer « The Threshingfloor », et David Eugene Edwards renoue avec une écriture plus sombre, où les influences amérindiennes confèrent à l’album une dimension mystique. Inspiré par ses voyages, David Eugene Edwards fait rayonner des instrumentations folkloriques d’Europe de l’Est, tentant même ses incantations en roumain Lovari. « The Threshingfloor » est sans conteste l’opus le plus tribal de la discographie de Wovenhand.

Séparé de Pascal Humbert, reparti en France pour collaborer avec Bertrand Cantat et former Détroit, Wovenhand revient à une écriture plus apaisée sur « The Laughing Stalk ». Bien que toujours inspiré par la présence de Dieu, David Eugene Edwards se métamorphose en mustang des plaines tant les guitares y sont incandescentes. Sa musique sauvage est un rock radical qui puise dans de profondes racines blues, à l’image de « Long Horn » ou « As Wool ». Les choix de production aplatissent pourtant la dynamique de l’album, peinant à dégager l’énergie live que peuvent faire transparaitre certaines compositions. « Refractory Obdurate » corrige ces erreurs et accentue la transition de Wovenhand vers un rock tribal, moins marqué par la dépression des Bad Seeds. Le single « Corsicana Clip » apparait comme la synthèse parfaite des efforts de la décennie passée, tandis que « Good Shepherd » rappelle sans conteste le psychédélisme du Mark Lanegan Band. « Refractory Obdurate » est un album réussi qui révèle un groupe en pleine transformation, et dont la manière de composer contraste avec ses débuts. « Star Treatment », dernier opus en date, s’inscrit dans cette lignée. Wovenhand reste un ovni musical, objet insaisissable au premier abord, mais dont l’écoute est désormais plus fluide. David Eugene Edwards a quitté Denver depuis plus de vingt ans et s’abandonne à un voyage aussi chaotique que mélodieux, entre Americana gothique et musiques du monde.

Au fond, rien n’a vraiment changé depuis 16 Horsepower : David Eugene Edwards produit une musique qui se veut sacrée, qui porte à la transe et à l’introspection, mais il est devenu plus fougueux, moins réservé et semble avoir rompu avec ses démons du passé.

Discographie de David Eugene Edwards

The Denver Gentlemen
Introducing the Denver Gentlemen (1995)

Avec 16 Horsepower
16 Horsepower (1995 – Ricochet)
Sackcloth ‘n’ Ashes (1996 – A&M Records)
Low Estate (1997 – A&M Records)
Secret South (2000 – Glitterhouse)
Hoarse (2000)
Folklore (2002 – Jetset Records)
Olden (2003 – Glitterhouse)
Live March 2001 (2008 – Glitterhouse)
Yours Truly (2011 – Glitterhouse)

Avec Wovenhand
Woven Hand (2002 – Glitterhouse)
Blush Music et Blush Music (original score) (2003 – Glitterhouse)
Consider the Birds (2004 – Glitterhouse)
Puur (2005 – Glitterhouse)
Mosaic (2006 – Glitterhouse)
Ten Stones (2008 – Sounds Familyre)
The Threshingfloor (2010 – Glitterhouse)
Black of the Ink (2011 – Glitterhouse)
Live at Roepaen (2012 – Glitterhouse)
The Laughing Stalk (2012 – Glitterhouse)
Refractory Obdurate (2014 – Glitterhouse)
Star Treatment (2016 – Glitterhouse)

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