Un temps programmée au Son’ Art, la date de Felipecha à Bordeaux s’est vue déplacée au Satin Doll en raison de la fermeture de la salle originellement réservée. Une contrainte de taille pour la formation originaire de la région parisienne, tant le Satin Doll présente des carences en matière d’acoustique. Ce qui n’aura pas empêché Felipecha de faire abstraction des conditions pour livrer un show remarquable. Malgré une soirée pluvieuse et un week-end synonyme de désertion vers la côte pour une partie du public Bordelais, la petite salle située sur les quais affiche un bon taux de remplissage. Le revers mérité d’un premier album de qualité.

Jeune formation issue de la scène Bordelaise, Carrousel Palace ouvre la soirée sur des horizons électro-acoustiques ne déviant rarement d’un registre pop-folk. Bien que relativement discrète sur la scène régionale, le quartet a déjà pris part à l’inévitable Tremplin Milonga et présente une formation pour le moins atypique. Sans batteur, le groupe accompagne ses escapades d’un violoncelle très présent. En plus d’habiller les canevas instrumentaux de nombreuses interventions mélancoliques, ce dernier se charge d’assurer à l’occasion la rythmique des morceaux en usant de son instrument comme métronome. Le rendu global est certes original, mais encore relativement bancal. On sent Carrousel Palace en période de rodage, tant certains aspects de leur musique paraissent encore perfectibles. Le groupe sert en effet une série de morceaux qui, déjà désavantagés par une sonorisation trop agressive, s’avèrent plutôt difficiles d’accès.

Bien qu’il ne témoigne de certains accents qui ne sont pas sans rappeler Bertrand Cantat, le chant se montre souvent irritant. Propulsé au premières loges par un rendu sonore assurément bien inégal, le chanteur de la formation tentera de s’éloigner au maximum de son micro afin d’égaliser ce dernier sur les instruments, mais ne parvient guère à aligner le volume sonore de sa voix sur les intrumentations. Amputée de parties de batterie, la basse se fait seule représentante de la section rythmique et procure également le sentiment d’agir parfois en roue libre. Bien que basiques, les lignes se détachent à quelques reprises des mélodies principales, lorsqu’elles ne sont pas purement et simplement occultées. Etrange. Reste une série de morceaux présentant un certain potentiel, mais nécessitant encore quelques probables retouches. Un set court, plombé par une acoustique calamiteuse, mais malgré tout encourageant.

Changement d’ambiance pour Felipecha, qui présente dès son entrée en scène un véritable professionnalisme et parvient à surmonter les contraintes techniques pour imposer une prestation bien menée. Bien que le premier album De Fil en Aiguille ne se concentre sur des étendues musicales relativement intimistes, Felipecha opère une retranscription scénique plus dynamique qui parvient à maintenir un intérêt intact sur près de deux heures de prestation. Le duo se voit en effet épaulé par la totalité des musiciens intervenant sur les enregistrements studios, leurs interventions se voyant renforcées par le passage sur les planches. La guitare électrique de Manuel Armstrong y gagne indiscutablement en densité, et apporte une toute autre dimension aux morceaux de l’album (« J’aime Dormir », qui se pare d’orchestrations riches et travaillées). De court solo éclairé en intervention discrète électrisant la composition, chaque titre du disque revêt un uniforme presque inédit. Malgré les nombreuses contraintes et les compromis adoptés en conséquence (Manuel devra renoncer à ses chœurs suite à des retours insuffisants), le quintet se fend d’une prestation passionnante dominée par un chant bipolaire et remarquable.

Pétillante et souriante, Charlotte mène le concert par des mélodies justes et délicates, qui atteignent leur apogée sur un « Qu’en restera-t-il ? » aux envolées maitrisées. Bien que légèrement plus en retrait, les interventions de Felipe ne souffrent pas la comparaison avec le travail de Charlotte, ce dernier opérant dans un registre plus anguleux qui apporte aux morceaux le contraste nécessaire. Naturel, discret, le duo vocal confère à la musique de Felipecha un cachet sincère et touchant. Dommage que les escapades les plus intimistes à base de guitare-voix ne soient rapidement rattrapées par un grésillement continu des enceintes, heureusement occulté lorsque la formation ré-enveloppe ses morceaux de sa section rythmique. Passant d’un instrument à l’autre, le quintet revisite ainsi l’intégralité de son premier disque, proposant des versions très soignées de superbes morceaux tels que « Le Plancher des Cieux », « La petite Sibérie » ou « Matin du Café ». En renfort, Felipecha a préparé deux reprises dont un « Le vent les portera » relativement fidèle qui vient faire honneur à la formation rock Bordelaise. Plus aventureuse, la relecture de Radiohead explore des chemins plus épineux, se concluant presque sur des étendues post-rock qui tranchent avec la teneur du concert.

Seul véritable inédit finalisé de la soirée, « Flames » présente également un visage nouveau, plus rock, entièrement chanté en Anglais et accompagné d’une véritable basse au détriment de la contrebasse habituelle. Les remerciements de rigueur laissent rapidement place à une véritable ovation, qui aura tôt fait d’encourager Felipecha à regagner les planches pour un ultime soubresaut, en l’occurrence un titre composé le matin même. « Dénué de début et de fin » selon Felipe, le morceau laisse place à quelques improvisations et hésitations, mais présente un indiscutable potentiel ainsi que de magnifiques lignes de chant. Récemment mis en image, « Un petit peu d’air » viendra définitivement conclure la performance, abondamment saluée par un public cosmopolite et définitivement conquis à la cause Felipecha. Un véritable instant de fraicheur au cours d’un week-end sombre et pluvieux.

Photos : J.

