Interview – Romain Humeau : « si les popotins se mettent à onduler sans réfléchir, c’est qu’il y a un truc »

Romain Humeau compte parmi les artistes rock les plus intéressants de ces dernières années. Échanger quelques mots avec lui reste à ce titre la garantie d’un moment enrichissant, l’artiste n’étant jamais avare en détails et en avis construits. Alors que l’excellent Mousquetaire #2 – chronique ici – vient tout juste d’arriver dans les bacs, le leader d’Eiffel a accepté de se plier une nouvelle fois à l’exercice pour Vacarm. Il en profite pour dévoiler les secrets de fabrication du disque ainsi que quelques éléments sur ses futurs travaux.

Mousquetaire #2 est désormais dans les bacs depuis le 26 janvier. Quels sont les premiers retours du public et des professionnels ?

Je ne voudrais pas la jouer bisounours, mais pour l’instant les échos sont assez dithyrambiques ! Je suis un peu comme le Capitaine Haddock dans Vol 714 pour Sydney, je ne peux pas m’empêcher de me demander quelle tuile pourrait me tomber sur la tête. Le disque sort de façon indépendante, et c’est plutôt pas mal. La Release Party au Point Ephémère était complète, le public très chaud. Entre 1200 et 1500 exemplaires de l’album se sont écoulés la première semaine, nous ne sommes pas ridicules côté chiffres. Je ne me fais pas d’illusion sur les difficultés que nous rencontrerons pour « tenir » tout cela mais mon manager, mes potes musiciens, Seed Bombs Music et mon tourneur avons une vision saine des choses. Nous privilégions le contenu, nous évoluons par étape, nous restons positifs et nous essayons de voir « différent ». Je ne sais pas si nous allons y parvenir mais vu le peu d’originalité dans lequel baigne le milieu de la musique, nous devrions bien trouver quelques parades. Je me suis dernièrement procuré un déguisement de lapin et je peux éventuellement me scier un bras sur Facebook !

A l’époque du premier volume, tu avais annoncé avoir une bonne moitié de ce second Mousquetaire déjà composée. Pour autant, ce dernier semble nettement plus poussé que son prédécesseur. Ta musique a toujours su faire preuve d’une certaine audace, mais tu sembles exprimer ici le désir d’expérimenter davantage, « d’hybrider » le style que l’on te connaît avec des choses totalement inédites…

J’ai mis autant d’attention sur le volume 1 sur sur le second. Les 30 chansons n’étaient d’ailleurs pas destinées à être séparées. C’est mon ancien label qui a désiré faire traditionnel en faisant deux disques standards plutôt qu’un double, et ces gens ont d’ailleurs été assez exigeants sur le choix des titres. Ils ont sélectionné les plus mélodiques, les plus doux. Le volume 2 se trouve de fait parfois plus punk et barré, mais ce n’était pas mon intention première… Sur le moment, ça a été un crève cœur pour moi de séparer ces 30 titres, surtout de cette manière là. A la place de geindre, je préfère me dire que c’était un signe du destin, que s’ils n’avaient pas compris, d’autres comprendraient sur le volume 2. Et c’est ce qui semble se passer. Franchement, j’aime autant les chansons du #1 que du #2, elles ont été travaillées avec autant de conscience et d’envie. Pour moi, les détenteurs des deux volumes devraient s’écouter les 30 titres dans un ordre aléatoire. Cela ressemblerait beaucoup plus à ce que j’imaginais. Par exemple, j’avais initialement prévu l’enchainement « Struggle Inside » / « Nyypon Cheese Cake ». Mais les gens peuvent écouter les 30 en lecture aléatoire, on reviendra à la source du projet.

As-tu retravaillé certains morceaux de Mousquetaire #2 finalisés à l’époque du premier disque ?

J’ai retouché et fini le disque avec cette nouvelle donne, en forçant un peu le trait sur quelques titres, notamment « Tabloïds », « Naked Lunch », « Tram Track to the Blue », « Quixote » et « Rob the Robbers ». Mais je n’ai rien cédé à l’énervement. J’ai aussi composé deux nouvelles chansons non prévues au départ, « Chercher » et « Artichaut ». L’une est pensée comme un grand voyage immobile afin de serrer la pogne de neuf milliards de cerveaux inconnus, l’autre s’articule autour de ces fractions de secondes que l’on peut tous connaître et qui contiennent l’idée du suicide.

« Rob the Robbers » est l’un des titres les plus surprenants, puisque tu y laisses une très large place au flow hip-hop de BillyBoy…

Je pense que c’est une réussite. L’idée était de faire grimacer les rockeurs et les médias rock. De tout balayer, des chroniqueurs français à santiags aux playboy « Gucci-joyeux-laboratoire-pré carré ». Bref, les gens a qui nous devrions avoir à faire, Eiffel ou moi. Tu vois le cirque et les deux extrêmes dont je veux parler. Il y a tellement de chansons rock écrites sur le mode « Rock the… » que j’imaginais un retour à l’envoyeur. C’est de l’humour. Au départ, le rock des années 50 est clairement sexuel, et c’est bon. Gene Vincent, Presley, Cochran : leur musique faisait allusion aux mécaniques des corps et défrisait les mamies. 80 berges plus tard, tu peux porter un regard toujours tendre et amoureux sur le rock mais être un peu acide sur ce qu’une forme de technocratie a fait au milieu, si ce n’est à moi-même. « Rob the Robbers », c’est justement pour moi une manière de ne pas crouler, de ne pas s’y croire. On dit souvent de moi que je suis écorché vif mais ce n’est pas le cas. J’ai écrit et enregistré la musique et j’allais écrire mes paroles, mais j’avais envie d’un feat sur le modèle de certains titres de Gorillaz, de trouver un rappeur qui écrive « son » texte sur « ce » sujet. Ça avait plus de gueule, plus de sens, et j’avais notamment dans l’idée de pouvoir être moi-même moqué dans cette chanson. Quelques mois plus tard, j’ai eu l’occasion de croiser un pote batteur et rappeur qui se lançait dans le projet BillyBoy. Il a écrit 80% du texte et j’avais de mon côté quelques mots pour le refrain. BillyBoy est un mec très talentueux, il vient d’ailleurs d’ouvrir pour moi au Point Ephémère. Il est plein d’idées, frais, jamais bloqué sur un genre. Il a bien capté l’idée et a livré un superbe texte. Tout ça très easy, sans se prendre la tête. Comme c’est un batteur, il n’a pas ce truc de rappeur français souvent handicapé rythmiquement. Ce que j’aime dans le hip-hop, c’est le rythmique, le beat, la tension, comme dans le jazz. En France, on a souvent l’impression que les mecs sont désossés, comme si on se fadait les dialogues d’un film mou sur un beat mp3 tout mauve. Pour ma part, j’aime bien Eminem, Massive Attack, Cypress Hill, Wu Tang, Beastie Boys. NTM et IAM bien évidemment… J’aime aussi beaucoup Roce. Des trucs ludiques, fins, rythmiques. C’est con à dire, mais je trouve que si les popotins se mettent à onduler sans réfléchir, c’est qu’il y a un truc.

Le premier volume était pour toi l’occasion de jouer avec l’anglais, même si tu avouais bien volontiers avoir un accent un poil franchouillard. Tu sembles ici vraiment décomplexé puisque que plus de la moitié des titres contiennent au moins quelques lignes en anglais. Est-ce que l’expérience Mousquetaire #1 t’as rassuré concernant ta capacité à écrire de bonnes chansons dans une autre langue ?

Je n’ai pas l’impression d’avoir un accent franchouillard, mais plutôt un « mauvais » accent. Ou précisément un accent anglais « illogique ». Quand j’ai compris en discutant en studio avec des anglais qu’eux mêmes ne supportaient pas les français qui essayaient de « faire » anglais, et qu’ils préféraient entendre clairement l’accent du pays dont la nana ou le mec venait, ma lanterne s’est un peu éclairée. Disons qu’à quelques exceptions près, un français la ramenant en anglais avec un très bon accent a quand même toutes les chances de passer pour un escroc. J’ai mes tics, mes défauts, mes incapacités ou méconnaissances mais c’est ce qui façonne mes particularités. Et encore une fois cela s’insère dans un chant lexical qui garde le français comme référant. Je ne veux absolument pas faire anglais, je veux juste chanter certaines de mes chansons en anglais. Si je le pouvais, je tenterai bien en arabe ou en espagnol ! Ce qu’on oublie d’évoquer et qui me semble bien plus important, c’est qu’il est nécessaire d’accorder chant et mélodie avec sens, beauté et poésie. Je me sentirai toujours plus à l’aise à chanter « Someday the human hights will lead … » sur la mélodie de « Futures » avec un accent imparfait que de fredonner « Every nights in my dreams, I see you, I hear you » sur l’instru de « Titanic » avec un accent « pas loin ». La France est le pays du « Bel canto » et depuis le milieu des années 80 on s’attache plus à « l’organe ». Peu importe le contenu, pour moi il faut chanter avec poésie et émotion. Il suffit de prendre les titres The Voice, de Star Academy ou les artistes nommés aux Victoires de la Musique pour comprendre ou l’on en est. C’est Terminator dans ta face de mélomane. Sans jeux de mots, c’est à deux doigts d’être porno. D’autres pays ont plus une culture de songwriters. Damon Albarn, Lennon, Johnny Cash, Franck Black, Tom Waits, Cindy Lauper, PJ Harvey, Nick Cave etc… ne sont pas des chanteurs d’opérette. En France, on est un peu des pecnos niveau chanson. Il y a aussi un truc que je dois avouer : certains pensent que j’écris très bien en français, d’autres me détestent, et ils en ont le droit. Peu importe. Mais ce que m’apporte le fait d’écrire dans une langue que je ne maîtrise qu’à moitié est énorme : exprimer le même point de vue avec des moyens limités me permet d’écrire des choses simples qui sonnent bien. En français, pour que ça sonne, il faut être champion en pirouettes. Tu ne peux pas écrire « Imagine » en français, c’est foutu. Alors je ne me gêne plus pour écrire en anglais. Et si je dois écrire en français cela ne me pose pas problème  de chanter « Madame promène son rire, comme d’autres promènent leur vaseline ».

Ta propre structure indépendante, Seed Bombs Music, se charge de la sortie de ce disque. Est-ce que cette décision a eu des répercussions sur le processus créatif ?

Absolument pas. J’ai toujours été un artiste indépendant. J’ai mon studio d’enregistrement, mes instruments, ma manière de bosser, d’enregistrer, de mixer, de produire. C’est la même pour Eiffel et lorsque je travaille pour d’autres. La seule chose qui change c’est que nous n’avons absolument pas d’argent. Donc je ne me paye pas. C’est un investissement à long terme. Quand tu es signé sur un label important , il y a toujours un peu de budget pour ce poste d’ingénieur son / mixeur / réalisateur. Au niveau réal, j’ai de nouveau travaillé avec mon ami Nicolas Bonnière (guitariste d’Eiffel, ndlr).

Monter un label en 2018 est une décision particulièrement culottée. Comment organises-tu la vie d’artiste et la gestion plus « administrative et financière » de Seed Bombs ?

Nous sommes trois : Guillaume Sciota, Estelle Humeau et moi. Nous sommes également aidés par quelqu’un que l’on emploie, Thomas Demaere. C’est énormément de difficultés, surtout financières, mais nous le savions. On se marre beaucoup aussi. Dans les pires moments, on se dit souvent qu’on va bientôt se faire des couilles en or. Guillaume et Estelle bossent énormément la tenue de Seed Bombs, plus particulièrement sur l’administratif, la logistique, le net, la SDRM, les impressions etc. Guillaume fait un travail impressionnant à tous les niveaux. Estelle s’occupe aussi des artworks. Je me charge pour ma part des clips et teasers. Thomas bosse comme un fou tout ce qui est réseaux sociaux en une vue globale avec la street team et le physique. Il y a aussi une volonté de ne pas faire tout et n’importe quoi. C’est assez marrant par exemple que « Le chanteur d’Eiffel » sorte un disque de cette facture sans budget marketing. On a des faiblesses et on manque de thunes, mais on est pas les seuls. On la ferme et on emmanche. Nous avons aussi la chance d’avoir de l’expérience, un studio, des compétences en matière d’enregistrement et de mixage, de savoir bosser sans lésiner et d’avoir envie d’apprendre. Nous restons positifs même face aux situations les plus merdiques, et nous sommes libres !

Mousquetaire #2 bénéficiera d’une édition vinyle. Au delà de l’effet « hype », est-ce un support important pour toi ?

Oui. Nous venons d’ailleurs de recevoir les 500 vinyles. C’est le support le plus fidèle et le plus dynamique qui soit. Nous avons fait un mastering spécialement pour le vinyle de Mousquetaire #2, avec12 db de dynamique en plus par rapport à la version digitale. C’est la version la plus fidèle à mes mixs, la plus pêchue et stylée.

L’autre grosse annonce relative à la sortie de ce Mousquetaire #2 est la préparation des volumes #3 et #4. Peux-tu nous dévoiler quelques informations au sujet de ces deux futures sorties ?

Il ne s’agira peut-être pas de « véritables » volumes #3 et #4 mais d’un disque de b-sides composé de huit titres inédits issus des sessions de Mousquetaire et d’un livre regroupant près d’une trentaine de morceaux. Ces deux disques devraient sortir chez Seed Bombs fin 2018 ou tout début 2019, un peu avant la fin de ma tournée.

La possibilité d’un retour d’Eiffel est souvent évoquée Où en es-tu avec le potentiel prochain album du groupe ?

Il ne fait pas bon être à la fois chanteur d’un groupe et avoir un projet solo. J’écris, je chante et produis les chansons d’Eiffel et de Romain Humeau. Il y a un moment ou les médias et les programmateurs me mettent en concurrence avec moi même. On prend Romain ? On prend Eiffel ? Qu’ils prennent les deux, ça ne devrait pas leur défriser la permanente. Tout ce que je peux dire sur Eiffel, c’est qu’il n’a jamais été question de ne plus exister. Pendant la finition de Mousquetaire #2, j’ai d’ailleurs composé 14 titres pour Eiffel. Nous sommes en contact, et je ne suis pas le seul à faire d’autres trucs en parallèle. Nicolas n’arrête pas en studio et a pas mal joué avec No One is Innocent et Laétitia Sheriff. Il a aussi écrit un super album sur un vieux film d’anticipation « Carnival of Sounds », son projet se nomme Invaders et c’est mortel. Estelle joue de son côté de la musique baroque.

Il avait par ailleurs été évoqué la sortie prochaine d’un documentaire sur la tournée Foule Monstre. Le projet est-il toujours d’actualité ?

Oui. Il s’agit d’un film d’Eric Bougnon, un ami acteur avec qui j’ai réalisé le clip de « Chercher ». Le film est produit par Man Production, boite d’Emmanuel Joux. Je crois que le documentaire s’appellera Eiffel : Le Film. Eric fait un boulot de dingue depuis sept ans. C’est devenu la totale, Eiffel de 0 à 46 ans. Je ne sais pas comment il fait pour se dépatouiller de ça, il a des tonnes d’images d’archives à assembler : des moments inconnus du grand public, des trucs funs, des choses dures, bref, beaucoup de vie. Mais je n’ai encore rien vu. Je fais 100% confiance à Eric. Le film sortira au moment ou il se passera quelque chose pour Eiffel, mais sachez que « quinconce » est un mot que j’aime beaucoup.

Album Mousquetaire #2 disponible.
Facebook officiel / site internet.

Vidéo du titre « Chercher » :

Vidéo regroupant des extraits des titres de l’album :

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