Entretien avec Pierre Le Pape (Melted Space) à l’occasion de la sortie de « Darkening Light ».

« Les histoires qui finissent bien ne m’intéressent pas, c’est sympa, rigolo, un dimanche soir en mangeant un burger ou une pizza mais je trouve ça plus intéressant de se dire que les méchants peuvent gagner et qu’est ce qui se passerait si les méchants gagnaient ? »

Entretien avec Pierre Le Pape de Melted Space, le 9 mars 2018, au Hard Rock Café (Paris) à l’occasion de la sortie de « Darkening Light » dernier opus du groupe, encore plus ambitieux que le précédent « The Great Lie » (2015), avec à nouveau la collaboration de l’orchestre philarmonique de Prague et une pléiade de chanteurs et musiciens. Cet opéra metal a pour thème la création du monde et le rejet des dieux par l’Homme. Pierre Le Pape s’invite au chant pour la première fois avec Melted Space et interprète le rôle de l’Espace. 10 titres nécessitant plusieurs écoutes et un œil sur le livret, des voix époustouflantes, des musiciens de génie, les amateurs du genre devraient être comblés !

Bonjour Pierre, avant de parler de l’album, je suis curieuse de savoir si Le Pape est ton vrai nom de famille !

Oui. On m’a souvent assimilé à Gildas le Pape, le guitariste qui a joué sur l’album, et quand on a eu l’occasion de se rencontrer il y a trois ans à Oslo, je lui avais dit que tout le monde croyait qu’on était frangins parce qu’on fait du metal et on s’appelle Le Pape tous les deux. Du coup je lui avais dit qu’à l’occaz faudrait qu’on fasse un truc ensemble pour rigoler, pour le « Le Pape power » et quand je lui ai proposé pour le solo il a accepté tout de suite.

Tu chantes pour la première fois (le rôle de l’espace), il te manquait un chanteur ou tu as décidé que tu allais désormais te mettre à chanter ?

Au départ, à aucun moment je n’avais particulièrement envisagé de chanter en lead dans Melted Space. Je chante dans le sens où c’est moi qui enregistre les premières démos, c’est moi qui les fais, et c’est vrai qu’en répète ou même en faisant les enregistrements des albums précédents, plusieurs chanteurs ou musiciens m’ont dit pourquoi tu ne chantes pas, tu chantes bien et j’ai toujours dit que je ne savais pas, je n’avais pas envie et puis je laisse ça à d’autres, à ceux qui savent faire. Je me disais aussi que c’est hyper prétentieux de se dire que sans être connu en tant que chanteur au préalable, se dire « oh ben tiens aujourd’hui je vais chanter avec Jeff Scott Soto, avec Mikael Stanne, ça va être bien et on sera contents ». La démarche s’est faite progressivement, j’en ai parlé un peu au manager, il m’a dit c’est une bonne idée, tu essaies et si ça le fait pas, ça le fait pas. Donc j’ai prévu ma session d’enregistrement avant toutes les autres au cas où (rires) et j’ai laissé au producteur le choix de garder ou pas. Il a trouvé ça très bien et cohérent, on l’a gardé mais je m’étais quand même laissé un mois au cas où il fallait trouver quelqu’un d’autre. J’ai pris le rôle de l’espace pour une histoire de complémentarité des voix, de cohérence, en faisant l’album j’ai toujours gardé à l’esprit que sur scène on a quatre chanteurs , deux chanteuses et deux chanteurs, un qui fait des voix claires et un des voix saturées. Sakis de Rotting Chris faisait déjà la voix saturée, il fallait une voix claire donc tout s’est fait simplement par attribution des rôles.

L’album précédent voyait déjà la collaboration avec l’orchestre philarmonique de Prague et plusieurs chanteurs, quelle est l’évolution selon toi entre les deux albums ?

La scène. On a eu la chance de tourner avec Symphony X et Myrath, des groupes qui ont des formats chanson beaucoup plus traditionnels, je me suis rendu compte en faisant les tournées, les concerts de l’impact que ça a sur scène et en écrivant l’album je me suis dirigé vers des formats plus traditionnels pour les chansons tout en essayant de garder à l’esprit de ne pas me trahir ou de ne pas avoir l’impression de plier vis à vis de certains impératifs commerciaux ou autres. L’envie de faire des chansons était là, j’ai essayé de faire en sorte que ça aille dans la continuité de ce que j’avais fait sur les autres albums pour qu’il y ait une cohérence et pas un changement radical. Le changement et l’évolution par rapport à « The Great Lie », c’est moins d’orchestre, il est plus ponctuel sauf sur le dernier titre. J’ai utilisé beaucoup plus de synthé, de son analogique, ça correspond à l’évolution de l’histoire que je raconte, l’orchestre et Melted Space sont créés uniquement à la fin donc l’orchestre, qui est quand même une grosse partie de l’identité du projet ou du groupe, ne prend son nom qu’à la fin. Je me suis posé la question de ce que je voulais raconter et j’ai opté pour expliquer le pourquoi du comment , pourquoi cet univers fictif rempli de dieux isolé, perdu, j’ai voulu compléter une case manquante dans l’univers étendu. Je suis très cinéphile et les univers étendus comme Marvell ou Star Wars me parlent énormément donc j’ai essayé de faire mon propre univers étendu avec une sorte de préquelle finalement aux histoires que j’avais racontées avant.

L’histoire est moins anecdotique que la précédente, il s’agit de la création du monde et du rejet des dieux par l’homme, un sujet beaucoup plus ambitieux.

L’idée c’était de présenter pourquoi ces dieux ont dû créer Melted Space donc j’ai fait un gros travail de bibliothèque, je suis allé lire beaucoup d’écrits de Stephen Hawkins, de mythologies différentes, autres que les mythologies gréco-romaines qu’on connaît par cœur et j’ai essayé d’écrire la mienne, ma propre cosmologie, ma propre création du monde, en utilisant des archétypes assez généraux comme le chaos , l’espace, l’air ,le vent, justement des concepts qui ont trouvé un nom par l’homme, c’est lui qui a nommé Kronos, Anubis etc. Au bout d’un moment, par des recherches, la science, les avancées technologiques, l’homme n’est plus exactement dans un monde croyant, en tout cas pas dans les sociétés occidentales. Les dieux ne peuvant vivre que par les croyances humaines, ça permettait d’émettre un avis ou un point de vue pas forcément très positif sur la présence de l’homme mais permettait aussi d’expliquer pourquoi les dieux pour survivre doivent créer leur univers et du coup il y a une continuité avec les autres histoires.

 Combien de temps a nécessité la composition de l’album ?

Je m’étais fixé trois semaines et pendant ces trois semaines je n’ai fait que ça. Au bout d’un moment, comme toute recherche universitaire, je me suis rendu compte que c’était sans fin. Tu vas lire un livre qui va traiter d’un aspect de la création du monde et qui va t’amener sur autre chose , il y a des bibliographies à rallonge. J’en avais parlé à une amie diplômée en archéologie, je lui avais fait valider ma petite légende de ma création du monde et elle m’avait dit qu’on dirait une vraie, que c’était écrit comme des légendes qu’on peut trouver dans différentes cultures. C’était sans fin, je m’étais fixé trois semaines mais j’en aurais eu encore pour trente ans (rires), il faut avancer donc je me suis limité, j’ai clairement fait des coupes quitte à raconter des choses imprécises, j’ai essayé de ne pas raconter d’âneries mais je sais que je peux replonger dans mes bouquins et y passer des années parce que c’est un sujet super intéressant . Après c’est vrai que la création du monde ça fait un peu pompeux dis comme ça mais en fait j’ai surtout tenté d’expliquer le pourquoi de l’univers que j’ai créé plus que l’aspect ambitieux d’un sujet très philosophique mais je ne renie pas le côté philosophique, il y a quand même un jugement sur la présence de l’homme. Le fait que le personnage interprété par Mikael Stanne soit le mensonge c’est volontaire, ça représente la part mauvaise, le grain de sable dans le rouage de l’homme qui fait que l’homme tout court n’est pas forcément bénéfique pour le monde dans lequel il vit.

Dans une chronique de l’album précédent j’ai lu « évidemment tout cela se passe dans l’univers de Melted Space donc les choses vont tourner au tragique » c’est une évidence le tragique ?

Je me souviens qu’on m’avais posé une question sur « The Great Lie » et dit « mais en gros à la fin les méchants ils gagnent ». Et j’avais dit « ben ouais parce que les méchants perdent tout le temps et moi je suis triste pour eux. » C’est bête de dire ça mais c’est vrai que les histoires qui finissent bien ne m’intéressent pas, c’est sympa, rigolo, un dimanche soir en mangeant un burger ou une pizza mais je trouve ça plus intéressant de se dire que les méchants peuvent gagner et qu’est ce qui se passerait si les méchants gagnaient ? Je regarde tout ça par un prisme assez négatif, c’est assez étonnant parce que je suis plutôt joyeux comme garçon même si effectivement j’ai une part assez dark sinon je ne raconterais pas ce genre de choses. Il y a une préférence personnelle dirigée vers quelque chose de tragique, ça tourne mal mais pourquoi ? La chanson « Trust in me », ma petite préférée dans l’album, est un combat vocal de lions entre Mikael Stanne et Jeff Scott Soto avec Gildas qui fait un solo démentiel au milieu, il lui dit « ta fierté causera ta perte et tu vas tous nous envoyer au trou ». L’homme prend confiance et dit « je n’ai pas besoin des dieux pour vivre donc partez ». J’ai toujours voulu faire de Melted Space un divertissement, comme un film, un jeu vidéo ou un bouquin. Le monde dans lequel on vit ne me fait absolument pas rêver donc je vais me réfugier dans des univers immersifs dans l’art, un film, un jeu vidéo où, le temps d’une ou deux heures, des fois plus, je vais aller dans une utopie qui parfois me fait partir loin et ma seule ambition avec Melted Space c’est proposer un voyage, une coupure le temps de l’album pour sortir d’un monde abominable où dès que tu allumes la télé tu as les nouvelles catastrophes dans le monde.

Ton public t’a déjà remercié de lui avoir permis de sortir de son monde avec Melted Space ?

Oui, on m’a déjà dit « tu me fais partir très loin » et ça me fait plaisir parce que c’est vraiment le but, je n’en ai pas d’autre que de proposer une fenêtre sur autre chose. J’ai envie de prendre la personne par la main et de lui dire on va se promener.

Après la composition, tu a dû contacter de nombreux chanteurs, c’était plus simple cette fois-ci que pour l’album précédent ?

Oui, beaucoup plus facile déjà parce que je peux compter sur cinq, six chanteurs soit la moitié. Je peux compter sur les quatre chanteurs de la formation live, Mikael Stanne a dit oui sans avoir écouté une seule note, c’est ça aussi qui est intéressant c’est l’humain, j’ai toujours essayé de faire en sorte que ça ne soit pas que du studio et avec certains on garde le contact . C’est assez paradoxal par rapport aux histoires que je raconte qui sont très dramatiques mais j’aime rencontrer les chanteurs, discuter avec eux.

L’enregistrement se passe comment quand on est aussi nombreux ?

Dans l’idéal, j’aime bien les faire venir en France mais des fois on n’a pas le choix et quelques uns ont dû enregistrer chez eux pour des problèmes purement logistiques. Il y a beaucoup de discussions par mail sur les approfondissements, les idées qu’ils peuvent amener parce que ce qui m’intéresse aussi c’est qu’ils donnent vie à leur personnage.

Récemment, en interview, un groupe m’a dit que le mélange metal et classique était un mariage contre nature, que ça ne marche pas. Qu’en penses-tu ?

Je pense que c’est très très proche l’un de l’autre. Ce sont deux musiques très techniques, un groupe de metal joue souvent au click, il y a des samples etc, c’est très millimétré et moi j’assimile vraiment ça à de la musique de chambre. C’est hyper millimétré, on joue en groupe, on interprète un truc qu’on a bossé énormément avant donc pour moi philosophiquement c’est la même direction puisque dans tous les cas tu vas énormément répéter et jouer la partition à la lettre, il n’y a pas d’impro même si tu peux faire un slide ou un petit aménagement de temps en temps mais pas d’impro comme dans le jazz par exemple.

Tu as commencé par écouter quel style de musique ?

De la musique classique, tout petit j’ai commencé par « la flûte enchantée », puis au collège j’ai commencé à écouter Nirvana, les Guns , Metallica, Pantera, Sepultura et un jour j’ai découvert Rhapsody avec « Symphony of Enchanted Lands », il y avait de l’orchestre partout ! puis un pote me fait écouter Dimmu Borgir et là c’est ça que je veux faire ! ça réunissait le côté classique et le côté metal brutal que j’aimais bien . Après je me suis diversifié dans mes écoutes, je suis allé chercher du Nightwish, Within Temptation, Craddle of Filth et plein d’autres mais j’ai commencé avec du Nirvana, de la musique sans clavier et sans orchestre.

Tu ressens quoi à l’écoute de ce disque ?

Je suis évidemment très fier mais j’ai fait l’album dans une période difficile de ma vie personnelle et il ne m’évoque pas de bons souvenirs. Pour le moment je suis surtout épuisé d’avoir dû gérer ces problèmes et faire l’album.

 

Merci à Pierre Le Pape pour l’accueil chaleureux, on lui souhaite une très longue route avec Melted Space !

 

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