Agnes Obel : « La jalousie est une émotion très créative »

Pour la promo de Citizen of Glass, Agnes Obel a donné un live au Grand Journal (vidéo en fin d’article) ; nous avons pu la rencontrer dans les studios de Canal+ pour parler de son album, de Berlin et de cinéma. Et comme elle en a raz-le-sac des chansons de Noël, elle vous conseille une chanson pouet-pouet tirée de Seinfeld.

 

Vous vivez à Berlin depuis un moment ; c’est une ville très intéressante musicalement, mais aussi très active, colorée… Je vous imaginais écrire et composer sur une île isolée et silencieuse comme dans un film de Bergman. Qu’est-ce qui vous plait à Berlin ?

L’île isolée, c’est une image, mais ce n’est pas ce que je vivais au Danemark. Berlin est tout l’inverse. C’est une ville très libérée ; tous les artistes qui y vivent contribuent à lui donner cette ambiance… Je déteste ce mot, mais : cette ambiance « DIY ». On cherche l’expérimentation, la forme correcte d’expression, et pas à obtenir un contrat avec un label ou à passer à la radio. À Copenhague, où j’ai grandi – je suis aussi allée en école de musique – les choses deviennent très vite très professionnelles. Quand on est musicien, on a des parents musiciens, des amis musiciens… Ils font rapidement des concerts dans des grandes salles, signent avec des labels prestigieux, il y a une attente professionnelle très forte. Ce mode de pensée ne marche pas très bien avec moi. Je ne suis pas douée pour ça ! Quand je suis contrainte à écrire, je perds le fil de ma pensée, je ne trouve pas d’idée, et je perds tout intérêt pour ce que je fais. J’ai aussi travaillé dans un studio comme stagiaire, je devais aider sur les productions… Mais j’étais mauvaise, je n’arrive pas à m’impliquer efficacement dans les projets qui ne m’intéressent pas.

Quand j’ai emménagé à Berlin, ça a été comme une bouffée d’air frais, j’étais libérée d’un poids. C’est là où j’ai véritablement trouvé ma façon de travailler. À Berlin, j’arrive à apprivoiser mes idées et à leur donner vie. Dès que je rentre à Copenhague, je me remets automatiquement à faire ce qu’on attend de moi, et je n’arrive plus à rien. Je crois que je suis Berlinoise de cœur.

Citizen of glass est un concept allemand, mais l’idée de partager nos vies de façon très transparente est assez universelle de nos jours, surtout sur les réseaux sociaux. Qui est le citoyen de verre pour vous, que représente t-il ?

D’abord, j’aime beaucoup ce terme, cette idée. Quand j’ai découvert cette expression, je m’y suis reconnue : pas seulement dans sa connotation politique, parce que c’est un terme politique à la base, mais aussi au niveau symbolique et musical. L’idée d’être transparent et de se révéler, volontairement, est très belle. Se rendre fragile comme du verre, magnifique et en même temps vulnérable à toutes les attaques, être un prisme par lequel des idées, des images peuvent être diffusées et multipliées. Je trouve que c’est une belle représentation des êtres humains, parce que nous sommes, à mon sens, la somme de nos expériences. Nous évoluons dans le monde en faisant ressortir toutes ces expériences à travers notre façon d’être. Si libre qu’on soit, tout ce qui nous est arrivé fait partie de nous et compose aujourd’hui les facettes de notre personnalité. Cette idée de facettes de verre me fascine, et j’ai essayé de le faire transparaître dans les chansons de cet album.

Pour cet album vous utilisez un instrument qui s’appelle le trautonium ; c’est un très vieil instrument, peu commun, qu’on ne trouve plus vraiment aujourd’hui… Comment a t-il croisé votre chemin ?

J’ai découvert cet instrument via à un ami à moi, de Berlin, qui savait que j’adorais le film Les Oiseaux, d’Hitchcock. La bande son du film est jouée sur un trautonium, notamment les sons des oiseaux. C’est un instrument bizarre qui a été créé par un Allemand, Oskar Sala. Effectivement, ça n’existe plus aujourd’hui et c’est très difficile à trouver en dehors des musées… Mais cet ami m’a parlé d’un ingénieur très geek au Sud de l’Allemagne, qui est passionné par cet instrument : il a mis la main sur tout un tas de manuels écrits par Oskar Sala, et s’est mis en tête de recréer des trautoniums à la main, pièce par pièce ! Alors je l’ai contacté et je lui en ai commandé un. C’est une histoire folle, mais j’ai aujourd’hui mon propre trautonium ! Il est trop fragile pour être transporté lors d’une tournée, mais j’espère un jour pouvoir en jouer en concert à Berlin.

Sur Familiar, on entend une seconde voix, très basse, qui vous répond. Est-ce un invité ou bien votre voix modifiée ?

C’est bien ma voix, je l’ai abaissée de plusieurs tons pour lui donner un côté fantomatique.

En interview, vous avez plusieurs fois mentionné que vous liez mélodies et images ; lorsque vous composez, est-ce que vous imaginez déjà des images de vos futurs clips, ou bien laissez-vous toute liberté aux réalisateurs ?

Le réalisateur est très souvent mon compagnon, Alex Brüel-Flagstad. Et il n’est pas fait pour travailler d’après des budgets et des manuscrits ! Il est comme moi, il travaille à l’instinct. Et je pense que ses idées viennent en même temps que les miennes : j’ai un studio à la maison, donc il découvre mes chansons à mesure que je les écris. J’ai beaucoup de chance de l’avoir dans ma vie. Il est très impatient pour ce soir, parce que le Grand Journal va projeter ses images pendant que je chante. Il réalise l’immense majorité de mes clips, c’est lui qui filme mes sessions live aussi. J’aime beaucoup ce qu’il a fait avec Familiar.

Il n’y a que Golden Green qui est donc un clip par un réalisateur extérieur ; c’était assez surprenant de voir des personnages à tête de lion apparaître dans votre univers si calme.

Oui, c’est Jonas Bjerre de Mew qui a réalisé Golden Green. J’adore ce clip, même si effectivement, les têtes de lions sont intrigantes… Je n’ai pas vraiment compris ce qu’elles venaient faire là [rires]. Je crois qu’il voulait représenter la dualité de la personnalité, la bête qui sommeille en nous. La chanson parle d’envie, de jalousie. Je trouve que c’est une émotion très créative.

On voit généralement l’envie comme quelque chose de négatif !

C’est vrai, mais je trouve ça dommage : regarde, l’envie est un formidable générateur. On a très peu d’information sur quelqu’un, et c’est incroyable de voir la force d’imagination que l’on peut déployer par jalousie envers cette personne. Quand on est jaloux de quelqu’un, tout est inventé, amplifié, créé par notre esprit. Dans la Divine Comédie, Dante écrivait « Les envieux ont les paupières cousues ». Quand on est jaloux, on ne voit rien, tout se passe dans notre esprit, et il peut aller si loin ! J’en ai parlé à Jonas, et je pense que c’est ce qu’il a voulu représenter avec ce clip un peu délirant. Que l’imagination a pris le dessus sur la logique.

Qu’est-ce que vous écoutez comme musique en ce moment ?

Oh, ça tombe bien que tu demandes ça, en ce moment j’écoute cette chanson qui est tellement drôle… C’est Mañana de Jackie Davis, c’est mon antidote à toutes les chansons de Noël [rires]. Je reviens des États-Unis et il y a de la musique de Noël partout, c’est infernal. Même à la piscine ! Je n’en pouvais plus. J’avais besoin de quelque chose de joyeux, mais en même temps qui ne fasse pas du tout Noël. Je la connais de Seinfeld ; Kramer et Newman font des saucisses sur cette musique. Et mon compagnon l’a cherchée sur internet, maintenant il l’écoute tout le temps. 

J’écoute aussi Penderechi, c’est un compositeur polonais, c’est très beau. Et la bande originale du film The Lobster, c’est un film que j’aime beaucoup. La chanson de la fin est ma préférée… Évidemment c’est en grec donc je ne comprends rien de ce qu’elle chante, mais c’est si beau. Je crois que le réalisateur est grec ?

Oui, il a aussi réalisé le film Kanin, qui parle du rapport aux mots de façon assez surréaliste, je pense que ça vous plairait beaucoup.

On m’en a parlé ! Je veux absolument voir ce film. Je suis très intéressée par la connexion entre l’absurde et le cinéma… Je suis sûre que l’absurde sera le renouveau du cinéma. Rien que le fait que nous allions voir des acteurs faire semblant de vivre des choses, c’est complètement absurde. Alors pourquoi pas l’exagérer un peu…

Est-ce que vous restez longtemps à Paris ?

Les autres rentrent demain matin, et Alex et moi allons rester un peu à Paris. C’a été très animé depuis août, et nous avons besoin de nous relaxer un peu. On aime beaucoup Paris tous les deux. Mais j’ai vu qu’il allait faire moche.

Je ne crois pas qu’il va pleuvoir, mais il va faire froid. Enfin, je dis ça à quelqu’un qui vit à Berlin…

Oui Berlin l’hiver… C’est une glacière ! Il y a un vent qui vient de Russie, c’est pour ça.

On parle de météo, il est temps d’arrêter l’interview ! Vous allez enregistrer une chanson pour le web et jouer en live au Grand Journal dans quelques minutes, je vous souhaite bonne chance.

Merci ! L’avantage d’être en plein jetlag c’est qu’on n’arrive pas à avoir le trac… Mais je sais que je vais stresser quand je vais voir les gens [rires]. Mais c’est la dernière de la promo alors je vais l’apprécier à fond, et après c’est les vacances !

Merci et bonnes vacances Agnes !

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Propos recueillis par Marine Pellarin

Citizen of Glass est sorti le 21 octobre 2016

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