
Le
Ministère des Affaires Populaires (
MAP) sait recevoir. Pour l'écoute en avant-première de leur nouvel album
Les bronzés font du ch'ti , pas de showcase privé à la FNAC ou de rendez-vous millimétré chez leur label PIAS. Non,
MAP a décidé de recevoir les journalistes chez des amis, au petit bar-pizzeria lillois "Restau Soleil" plusieurs fois menacé par la justice pour l'organisation de concerts (le blog de soutien est
ici ). Une ambiance conviviale, détendue et... populaire. Dans l'arrière-salle où s'installent les musiciens entre posters du PCF et affiches de ragga, la discussion s'engage rapidement sur les pratiques des maisons de disque et sur le rap français.
"Je m'en fous d'être pote avec les rappeurs, je fais pas de la zik pour leur plaire. Mes paires sont dans la lutte!" s'enflamme rapidement Saïdou, parolier et voix du
MAP.
"De toute façon notre rap sort des jalons du business imposé par les maisons de disque. Faut pas croire, les clips et les images de filles en maillot de bain, des grosses voitures etc.. sont négociés directement entre les chaînes et les producteurs. Le rappeur, il a pas la thune pour ça, et il est obligé d'accepter ces conditions, ces scénarios écrits à l'avance, lorsqu'il signe sur une major". Pas de demi-mesure : Saïdou, Hacène (violon), HK (voix), Joeffrey (accordéon) et Stanko Fat (DJ) rappent pour faire passer leur message d'indépendance et leurs appels à la solidarité.
C'est donc sans surprise que la première piste de l'album s'ouvre sur les propos d'un militant en manifestation, très acerbe contre les CRS, Nicolas Sarkozy et les grands patrons.
"C'est l'retour du MAP / Non, rien n'a changé / On balance, dissidence et résistance" enchaîne Saïdou sur les scratchs de Stanko Fat. Et nos "bronzés" du Nord vont effectivement balancer, en ch'ti, en français ou en arabe, sur les ving titres de l'album. Aux sonorités world (djembé, raï, reggae...) se mêlent violon, accordéon et gros rythmes hip-hop pour un melting-pot d'influences joyeusement festif. Si la musique n'évolue pas fondamentalement par rapport au premier album
Debout là d'dans!, on reste convaincu par la solidité de la production, la cohérence de ce carrefour musicale et mélodique. Et il est facile de constater, au bout de quelques compos, que l'ensemble a gagné en maturité et en dynamisme: on remue facilement la tête, le sourire aux lèvres.
Côté lyrics, tous les sujets sensibles passent à la moulinette de rimes souvent humoristiques, qui visent juste et font mal aux travers de la société française. La colonisation sur "Ils disaient...", l'intégration sur "Gduferavek" ou "Chouffou ma sar", l'argent roi face à la misère sur "Combien ça coûte", ou encore la politique d'émigration du gouvernement sur le single "La Chasse est ouverte" (téléchargeable gratuitement
ici) : les années Sarko en prennent pour leur grade. L'auditeur ne sort pas une seconde de cette révolte plus sociale que politique, ce qui sera peut-être un frein pour les adeptes des musiques sans prise de tête. Mais les
MAP ne cherchent pas à plaire à qui que ce soit: les déçus par cette démarche d'intégrité totale iront voir ailleurs. Les featurings sont là pour enfoncer le clou (notamment celui de la rappeuse marseillaise
Keny Arkana sur "Appelle moi camarade"), et seul "Profession Saltimbanque" se recentre sur le parcours des poètes-musiciens (qui ne peuvent s'empêcher de scander le "motivés-motivés" de leurs grands frères
Zebda).
Le treizième morceau "Palestine", pierre anglaire de l'album, commence avec un chant raï d'adolescent. L'accordéoniste Jeoffrey revient entre humilité et fierté sur les circonstances de son enregistrement:
"On était à Naplouse, après Gaza et Ramallah, et on est resté enfermé dans un hôtel lors d'une incursion israélienne. Il y'avait le jeune chanteur de l'association musicale qui nous avait fait venir [Al Kamandjâti],
et il a posé sa voix comme ça, alors qu'on composait le morceau sans pouvoir sortir. On a enregistré avec les moyens du bord, et on a remixé tout ça à notre retour." Les rythmes dansants et les beats motivés se calment pour laisser place à une ambiance plus introspective, presque dramatique, à l'image du ressenti des
MAP quant à la situation actuelle du peuple palestinien (retrouvez
ici un son d'interview où HK et Saïdou s'expriment sur le sujet). Un ambiance grave, comparable à la piste 17 où Jeanne Moreau lit une lettre coup de poing contre les ravages de l'émigration-Sarkozy.
L'écoute s'achève avec le titre bonus "Salutations révolutionnaires", déjà diffusé lors de la campagne présidentielle 2007 pour appeler au rassemblement de la gauche. Si on espère que "Les bronzés font du ch'ti" fonctionnera mieux que ce projet politique, une chose est sûre : les MAP frappent fort avec cet album, qui fera parler de lui chez tous les amateurs de hip-hop métissé. Chaleureusement recommandé!